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Chapter 69 - Un étrange rêve

L'arbre attendait au bout du sentier.

Nox l'avait pris pour un versant. Une masse noire qui bouchait le ciel sur toute la largeur du chemin, sans sommet visible, et ce ne fut qu'à trente pas qu'il vit l'écorce et comprit que ce versant avait poussé. Le tronc faisait la moitié du navire. Les racines sortaient de terre à hauteur d'épaule, plongeaient, ressortaient plus loin, et entre elles couraient des fleurs blanches jusqu'au genou.

Au-dessus, les fruits.

Ils étaient des centaines. Jaunes, énormes, deux fois la taille d'un homme, suspendus sous les branches à intervalles réguliers, et chacun brillait. Certains d'une lueur pleine. D'autres à peine, un fond de braise sous la peau. Il en compta trente avant de renoncer, et la couronne montait encore.

Une porte s'ouvrait dans le tronc.

L'examinatrice aux ourlets refaits attendait à côté.

— Vous logerez ici. Les chambres éteintes sont libres, les autres sont prises. Ne réveillez personne.

Elle repartit vers le quai.

Dommage que je ne puisse pas entrer dans l'anneau.

Dix mètres sur dix, une porte que lui seul ouvrait, et personne pour le regarder dormir. Il ne restait dedans que les grimoires et l'homme d'Aeris. Il essaya de se rappeler son visage et ne trouva que des paumes croûtées de poussière. Le cadavre ne l'aurait pas dérangé.

Il entra.

Le tronc était creux et l'escalier tournait dedans.

Des marches de bois vif, sorties de la paroi, montant en colimaçon contre la courbe intérieure sans un pilier au centre. Le vide au milieu était un puits. Nox se pencha au-dessus et ne vit pas le haut. La lumière venait de la paroi elle-même, une clarté jaune très basse qui suintait du bois.

Devant lui, une dizaine de candidats montaient déjà, essoufflés, en file lâche. Derrière lui, le reste. Les pas résonnaient contre la courbe du puits, décalés, multipliés, jusqu'à faire un bruit de foule dans un escalier vide.

Les branches s'ouvraient à intervalles, deux ou trois par tour, et chacune était un couloir. Le bois s'y creusait en tunnel de la hauteur d'un homme et s'enfonçait dans la longueur, pentu, s'amincissant à mesure. La file se vidait par ces bouches, trois ici, deux plus haut, et le bruit des pas maigrissait derrière lui.

Au quatrième palier, deux garçons descendaient à contre-courant. Ils s'écartèrent, le regardèrent en silence jusqu'à ce qu'il ait tourné, et remontèrent. Des candidats arrivés avant.

Il prit la sixième branche.

Le couloir descendait, puis se scindait. Il alla à gauche. Quelqu'un parlait derrière une paroi, deux voix, trop étouffées pour les mots. Le tunnel se scinda encore. À droite. Il n'avait plus que la largeur de ses épaules et le bois lui touchait les bras des deux côtés. Les voix tombèrent d'un coup.

Devant, du jaune.

Les trois premières portes brillaient. La quatrième était éteinte.

Une porte de bois plein, montée dans une ouverture ronde, un anneau de fer pour poignée. Il la poussa.

La chambre était le fruit.

Ronde, entièrement, sans un angle. Le sol se relevait pour devenir mur, le mur se refermait pour devenir plafond. La matière était pâle, jaune, translucide sur un doigt d'épaisseur, et derrière cette épaisseur la lumière dormait, éteinte, en attente.

Il posa le pied dessus. Ça ne céda pas. Il appuya du talon, deux fois. Rien. Il tira sa dague, posa la pointe et tourna. Le fer ne prit pas.

Quelqu'un avait utilisé une écriture pour construire cet arbre, ça ne pouvait pas être naturel.

Nox resta accroupi, la dague encore à la main. Une écriture qui fait pousser un tronc de la moitié d'un navire et trois cents chambres dedans. L'écriture devait être de rang supérieur, impossible autrement.

Il ferma la porte.

Il n'y avait ni verrou ni loquet. Il resta un moment la main sur l'anneau de fer, puis il lâcha.

Le lit était creusé à même la paroi, une cuvette basse remplie d'une matière sèche qui n'était ni de la paille ni de la laine. Il s'y assit. La lumière monta.

Elle vint de partout à la fois, de dessous lui, de derrière lui, du plafond, et traversa le fruit en posant tout dans la même teinte.

Nulle part où le noir pouvait tenir.

Sa respiration descendit d'un cran sans qu'il l'ait décidé.

Il tendit la main droite et le grimoire vint. Il n'avait pas eu une minute depuis le toit d'Aeris. Trois jours à courir avec une signature en attente au fond de lui sans jamais s'asseoir pour la regarder. Il ouvrit à la téléportation d'abord, par habitude. La page était pleine, les sigles serrés, et le marquage spatial y avait pris sa place depuis la grotte. Rien à y faire, elle avait déjà sa signature.

Il tourna jusqu'aux verrouillées. L'Œil du vide occupait sa page seul, en violet, et sous le texte deux inscriptions s'étaient formées. Il les comprit cette fois encore.

Perception élargie. Porte la zone de perception à trente mètres.

Trente. Il faisait quinze les bons jours.

Vision spatiale. L'utilisateur voit ce que la zone lui rend.

Nox relut deux fois. Pas sentir. Voir. Chaque forme, chaque creux, chaque mouvement, non plus en volumes dans sa tête mais avec des yeux, partout à la fois, dans tout ce que son sens couvrait. Derrière une cloison. Dans le dos d'un homme. Dans une grotte sans lumière.

Sa main resta suspendue au-dessus de la page. Puis il la retira. Non. Deux passives déjà, et il n'avait toujours rien pour frapper. La prochaine écriture serait offensive. Du feu, si les dieux daignaient une fois lui donner ce qu'il demandait. C'était là qu'une signature vaudrait le plus.

Il tourna quand même la page suivante, par curiosité. La détection de mana lui proposait de la précision ou de la portée. Rien qui le fasse hésiter. Il referma le grimoire. Il ne restait que l'attente, et l'attente le démangeait déjà.

Il défit sa ceinture, garda ses savates, s'allongea sur le côté droit, dos à la paroi, face à la porte.

Il ferma les yeux. La lumière passa quand même à travers ses paupières, jaune, pleine, constante.

Il dormit.

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Il était à genoux.

Ce fut la première chose. Les genoux avant les yeux, une douleur installée, vieille de plusieurs heures, dans une articulation qui n'était pas la sienne. Il essaya de changer d'appui.

Rien ne bougea.

Puis la vue vint.

De la terre grise, sans une herbe.

Devant lui, à trois pas, un arbre.

Le tronc était noir, fendu sur toute sa hauteur, l'écorce soulevée par plaques et retournée sur elle-même. Ce qui restait de branches partait vers le haut en doigts secs. Il pourrissait debout, sans tomber, depuis assez longtemps pour que la terre autour ait pris la même couleur que lui.

Au centre du tronc, la glace.

Une masse ronde, incrustée dans le bois, plus large que le tronc lui-même, tenue par des lèvres d'écorce qui s'étaient refermées dessus. Elle ne fondait pas. Elle ne suintait pas. Sa surface était mate, et au cœur du bloc il y avait une forme sombre, allongée, dont Nox ne distingua ni la taille ni le contour.

Il voulut se pencher.

Sa tête ne se pencha pas.

À sa gauche, une femme. À sa droite, une autre.

Il les reconnut. Les robes sans couture, tombant droit des épaules aux pieds, d'un gris plus clair que la terre. Les mains ouvertes posées sur les cuisses, paumes vers le haut. Le visage lisse sans yeux, sans bouche, et des cheveux incroyablement longs.

Des Mères silencieuses.

Elles priaient.

Suis-je en train de rêver ? La marque est de nouveau réveillée ?

Aucune ne parlait. Aucune ne remuait les lèvres. Leur poitrine se levait et retombait au même rythme, les trois ensemble, et le rythme était lent, et Nox sentit sa propre poitrine dedans, prise dans la cadence, incapable d'en sortir. Il essaya d'inspirer plus vite. Le corps continua de respirer avec les deux autres.

Elles font ça depuis combien de temps ?

La question monta et resta sans appui. Les genoux disaient des heures. La terre autour disait des siècles.

Il regarda la glace et essaya de compter les défauts dans la masse, pour occuper la partie de lui qui commençait à s'affoler. Sa tête bougea avant qu'il ait fini, et la glace sortit du champ de vision, et il ne put pas la ramener.

Celle du milieu se redressait. La tête tourna vers elle sans qu'il l'ait demandé.

Elle se leva sans s'aider des mains, dos droit, et resta debout face à l'arbre. Le tissu de sa robe ne fit pas un pli en tombant. Nox vit son profil du coin de l'œil qu'on lui prêtait, et il n'en distingua que la mâchoire et des cheveux noirs.

Elle parla.

— Les dieux l'ont trahi.

La voix était déformée comme le jour des dunes.

— Ils l'ont fait redescendre jusqu'au neuvième, et nous sommes les dernières à le prier.

Neuvième ?

— Mes sœurs, nous partons pour le continent.

Personne ne répondit. Personne ne demanda quand, ni comment, ni ce qu'on ferait là-bas. Les deux femmes agenouillées reprirent leur souffle sur le même temps, et Nox le reprit avec elles.

Attendez.

Il tira sur sa gorge. La gorge ne s'ouvrit pas.

Qui est là-dedans ? Qui c'est ?

Elles firent trois pas vers l'arbre.

Celle du milieu posa la paume à plat sur la glace. Elle l'y laissa. La glace ne changea pas de couleur, ne s'embua pas, ne rendit rien.

Elle retira sa main et se détourna.

Le corps de Nox se détourna aussi.

L'arbre passa hors du champ et il n'y eut plus devant lui que la plaine grise et la ligne du ciel.

Non. Non, retourne-toi. Je veux le voir.

Le corps marchait.

Il essaya son écriture. Il essaya le sens du vide. Il n'y avait ni l'une ni l'autre.

Sa tête descendit, une fraction de seconde, pour vérifier le sol devant le pas suivant.

Il vit deux mains.

Elles pendaient le long d'une robe grise. Elles étaient fines, longues, la peau tendue sur les os, et les ongles en avaient été coupés court, droit, jusqu'à la pulpe. Le dos des doigts était couvert d'un lacis de veines bleues qu'il n'avait jamais vu sur lui.

Il y en avait deux.

Nox ouvrit les yeux.

Le jaune du fruit, partout, pareil qu'avant. Sa respiration partit en morceaux courts qui ne descendaient pas jusqu'aux poumons. Il roula sur le dos, chercha son bras gauche du regard, trouva le moignon scellé de givre à trois doigts au-dessus du coude, et le fixa jusqu'à ce que son souffle redescende.

Puis il tendit la main droite. Le grimoire se matérialisa au-dessus de sa paume dans une brume sombre.

Il vérifia la marque sur la couverture.

Elle était là. Étrangement, toujours inerte. La marque voulait-elle vraiment lui montrer ça de son plein gré ?

 

 

 

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