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Chapter 68 - L'Errata

Theresa ouvrit les yeux.

Elle était assise. Une chaise sous elle, une table devant, du bois sombre et ciré qu'elle ne connaissait pas. Elle regarda ses pieds.

Il n'y avait pas de sol.

Des nuages, en dessous, épais et lents, qui passaient sous les pieds de la table et continuaient plus loin. La lumière venait de partout à la fois et ne projetait rien.

— Incroyable.

Elle avait parlé sans le décider. Elle referma la bouche.

Ils étaient cinq autour d'elle. Son père à sa gauche, les mains à plat sur la table, le dos droit, dans une tenue qu'elle ne lui avait jamais vue. Aucun visage connu, sauf un. L'homme aux yeux qui changeaient de couleur. Aureus. Il n'avait pas son parapluie. C'était la première fois.

Elle chercha le mana des autres et ne trouva rien. Ni chez son père, ni chez Aureus, ni chez la femme en face. Elle chercha le sien. Rien non plus. Sa foudre n'était pas là, quelque part sous ses côtes il n'y avait plus que le vide de l'endroit où elle vivait d'habitude.

À sa droite, une capuche. Et sous la capuche, elle sentit enfin du mana. Vaar. Comme trois jours plus tôt, quand il lui avait posé la marque, mais elle ne distinguait toujours pas ses traits.

Normal qu’il soit le seul à pouvoir utiliser le mana. C'était par lui qu'ils tenaient tous ici.

La femme à l'autre bout de la table posa les mains devant elle. De ce que son père lui avait dit, elle devait être la fondatrice de l’Errata, un Chapitre 7, on pouvait la considérer comme un demi-dieu…

Ses cheveux noirs tombaient jusqu'aux épaules. Ses yeux étaient noirs aussi. Le haut de son visage avait brûlé, du dessus de la lèvre jusqu'à la racine des cheveux, et la peau y était tendue, lisse, sans sourcils ni cils.

— Bonjour, Theresa. Je me nomme Evelyne. Berold nous a beaucoup parlé de toi, et en bien. Tu es magnifique.

Theresa tourna la tête vers son père. Il ne la regardait pas. Il regardait Evelyne, la mâchoire fermée.

— Bonjour à tous. C'est un honneur d'être parmi vous. Je tenais à m'excuser pour l'incident du tournoi. Mon père m'a expliqué ce qu'il y avait derrière.

— Ne t'en fais pas, mon ange. Ce n'est pas ta faute. Et puis c'est un mal pour un bien. Vois-tu, l'enfant qui t'a volé l'anneau, Nox, est quelqu'un que nous voulons rallier à notre cause. Il est même très important que nous y arrivions.

Aureus baissa la tête.

Theresa resta la bouche ouverte. Nox. L'anneau, la boue, ce sentiment de honte, les yeux jaunes qu'elle s'était imagé pendant des semaines dans le noir de sa chambre.

Pourquoi lui ? Comment ?

Elle voulait le tuer, elle le détestait.

Mais elle n’était pas idiote et savait refouler ces sentiments.

— Puis-je savoir pourquoi ?

— Pas pour l'instant. Mais il a un rôle important dans notre projet. Comme toi, Theresa. Et c'est de cela que nous voulions te parler aujourd'hui.

Evelyne écarta les doigts sur le bois.

— Dis-moi, ton père t'a expliqué comment nous fonctionnons ?

— Oui, bien sûr.

— Alors raconte-moi, mon ange.

Theresa s'était promis de ne pas regarder son père. Elle tint une seconde de plus.

— Vous voulez renverser le clergé. Reprendre les royaumes un par un, et Voltara en premier.

Personne ne bougea. Elle entendit sa propre phrase une deuxième fois et n'aima pas la façon dont elle sonnait dans le silence.

— C'est ce qu'il t'a dit ?

— C'est... oui.

— Il ne t'a pas menti. Il s'est arrêté un peu tôt, voilà tout.

Walfram fit un bruit dans sa gorge. Evelyne ne tourna pas la tête.

— Le clergé n'est qu'une administration, mon ange. On en renverse une et il en repousse une autre. Ça ne vaut pas ce que ça coûterait.

— Alors quoi ?

Ça sortit trop vite et trop haut. Theresa s'en voulut immédiatement.

Evelyne la regarda. Elle ne répondit pas. Personne ne répondit, et Theresa comprit avec un temps de retard que ce n'était pas un oubli, qu'on attendait, et que son père regardait la table.

Ce que son père n'avait jamais fini de dire, trois fois, en changeant de sujet.

— Nous voulons tuer le mal à la racine, les dieux, répondit Evelyne.

— Oh… Je vois.

Theresa reposa les mains sur ses genoux pour les avoir quelque part.

Elle fit le tour des visages parce qu'elle ne savait plus où poser les yeux. La barbe blanche. La peau tendue d'Evelyne. Aureus, qui n'avait pas relevé la tête depuis un moment. Elle s'aperçut qu'elle regardait trop longtemps au moment exact où Evelyne s'en aperçut aussi.

— Tu te demandes pourquoi on ne se cache pas le visage.

— Non. Enfin, un peu.

Evelyne rit. Le haut de son visage ne suivit pas.

— Le premier de chaque mois, tous les membres de l’Errata sont convoqués. Là-bas personne n'a de visage, même nous, et personne n'a de voix sauf nous cinq cette fois. Tu y seras, tu n'y verras rien et tu n'y diras rien. Ici c'est différent. Nous nous connaissons depuis longtemps, et tu es la fille de Berold. Nous voulions te voir en vrai.

— Merci. Vraiment.

— Ne me remercie pas.

Evelyne posa le menton sur ses doigts croisés.

— Il y a eu un incident majeur à Dolmira, un dieu primordial est apparu et le Dominion ne va pas tarder à bouger. Nous devons en profiter pour prendre l'indépendance de Voltara au plus vite. Ton père sera chargé d'éradiquer l'Église dans le royaume, et la tâche ne sera pas simple. De ton côté, nous souhaitons que tu rallies le culte du Temps à Voltara.

Theresa hocha la tête avant d'avoir pensé.

L'homme à la gauche d'Evelyne se redressa. Une barbe blanche, large, taillée court sur les joues. Le seul dont elle ne savait rien.

— Sauf ton respect, il est trop tôt pour Voltara. Et confier cette mission à une enfant de dix-huit ans est une erreur. Berold a des chevaliers de Chapitre 4 sous ses ordres, il peut aussi confier la mission à un haut noble, même son fils Raphaël est plus à même de mener ça.

Son père ne bougea pas les mains.

— Fais attention à ton langage. Je me suis porté garant de ma fille. Tu m'insultes en remettant en cause mon discernement.

Evelyne leva doucement la main ce qui fit taire Berold.

— Je comprends tes doutes, Walfram, dit Evelyne. Mais il faut me faire confiance. Theresa doit prendre en charge cette mission. Je l'ai vu.

Je l'ai vu ?

Theresa reprit le mot, le retourna.

Pas je le pense. Pas j'en suis certaine. Vu.

Walfram s'appuya au dossier.

— Berold, ton discernement ne vaut rien à mes yeux. Mais je fais entièrement confiance à Evelyne. Je n'ai plus d’objection.

Son père le fixa. Il ne le lâcha pas.

Vaar parla. Sa voix arrivait de derrière elle, de la table, du dessous des nuages, de partout où elle ne le cherchait pas.

— Et toi, Theresa. Te sens-tu prête à accomplir cette mission ?

Elle ouvrit la bouche.

— Euh. Oui.

Elle serra les doigts sous la table.

— Enfin oui, complètement. Toute ma vie j'ai été entraînée pour diriger, pour me battre. Je veux apporter mon aide.

Evelyne sourit. La peau tendue du haut de son visage ne suivit pas.

— Parfait. Dans ce cas nous laisserons à ton père le soin de t'expliquer les détails de l'opération. Au revoir, mon ange.

Elle fit un geste vers Vaar.

— Au rev...

Theresa ouvrit les yeux.

Le plafond de sa chambre. Les tentures. Voltaris, l'odeur de la pluie sur la pierre, sa propre foudre revenue là où elle devait être.

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