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Chapter 67 - La description

Nox lui raconta toute son idée pour trouver l'intrus. La Larme, les paumes, les dix qui avaient bu sans utiliser de mana, les huit qu'il avait écartés car il arrivait à savoir leur Chapitre grâce à son écriture.

Dune écouta jusqu'au bout sans reprendre son tricot. Quand ce fut fini, il ramena une boucle de laine sur l'aiguille.

Nox ramassa sa lance et la replia dans l'anneau.

— C'est quoi ton nom, au fait ?

— Moi c'est Dune. Et toi ?

— Aube. Enchanté.

Les aiguilles reprirent leur cliquetis. Le pont s'était vidé vers la proue, où les premiers candidats guettaient la terre en se poussant du coude. Le bois gardait la marque noire de la boule de magma, deux paumes de large, encore fumante par les bords.

— Tu m'as attaqué pour prouver ton raisonnement, accusa Dune. Alors je viens avec toi voir la dernière personne. Tu me dois bien ça.

Nox ouvrit la bouche. La referma.

Deux éléments. Temps et feu.

Il regarda la brûlure dans les planches.

— Euh. Oui. Si tu y tiens.

Dune piqua ses aiguilles dans la maille, roula l'ouvrage autour de la pelote et se leva. Il enfila ses bottes debout, sans s'appuyer nulle part, une jambe puis l'autre.

— Elle est où ?

— Au bordé de tribord. Elle n'a pas bougé de la journée.

Elle avait bougé.

Le créneau était vide, la lisse aussi, et sur trente pas de bordé il n'y avait plus que des reliefs de chasse et deux garçons endormis contre leurs sacs. Nox déploya son sens à travers le pont, s'accrocha aux masses debout, les compta, les écarta. Trop de monde à la proue. Trop de bruit dans son écriture.

Dune, lui, regardait le centre du navire.

— Là.

Sur la terrasse la plus haute, le bureau se découpait contre le ciel qui virait au noir. Personne aux marches. Personne autour. Les trois examinateurs étaient rentrés au château arrière une heure plus tôt et le pupitre était resté seul avec sa chaîne d'argent.

Une femme se tenait devant, penchée sur le registre.

Elle lisait le doigt posé sur la page, et sa bouche remuait.

Nox monta les marches par le côté, dans l'ombre du meuble, du pas d'un passager qui se dégourdit les jambes. Maigre. Petite. La trentaine passée. La peau brune des plateaux de Dolmira, une tunique de toile grise trois tailles trop grande serrée à la corde, des sandales de corde. Ses cheveux étaient coupés court et gris aux tempes. Sa main gauche tenait le bord du pupitre, et trois doigts en étaient soudés par une vieille brûlure.

Elle entendit les savates à deux mètres et se retourna.

L'anneau chauffa contre l'index de Nox.

La lance sortit et le mouvement était déjà commencé, un arc plat à hauteur de gorge, la pointe passant au-dessus du registre ouvert.

La femme leva l'avant-bras devant son visage.

Rien ne vint.

Il ordonna à son bras de s'arrêter.

Son bras s'arrêta.

La pointe tenait à un travers de doigt sous l'oreille, contre la corde du cou, et remontait au rythme du souffle de la femme. Elle n'avait pas fermé les yeux. Elle regardait le fer de tout près, sans loucher, avec la patience de gens qui ont déjà vu des lames s'arrêter et d'autres non.

Derrière, les bottes de Dune se posèrent sur la dernière marche.

— C'est elle.

Nox recula d'un pas et replia la lance.

La femme baissa le bras. Elle referma le registre du plat de la main, doucement, et la chaîne d'argent glissa contre le bois.

— Comment ? dit-elle.

Sa voix était basse et sans écorchure.

— Tu n'as pas utilisé ton mana pour boire.

Elle regarda ses propres doigts brûlés. Elle prit le temps de refaire le compte, et Nox vit à sa bouche le moment exact où le compte tomba juste.

— Oui et ? Je n’aime pas utiliser mon mana devant du monde.

— Ok, si tu me le montres je te donnerai une écriture majeure en échange.

Nox mentait bien sûr, imaginons qu’il se soit trompé jamais il n’avait l’intention de réaliser cette promesse.

La dame les regarda un par un et ne dit rien à la place elle leur fit un grand sourire et partit vers un attroupement à l’autre extrémité du bateau

Nox et Dune la regardèrent partir.

— Bien joué Aube, j’ai bien fait de ne pas te tuer aha. Je savais bien que je ne devais pas me presser.

Non mais il est sérieux ?

Nox leva les yeux au ciel et se téléporta pour être seul.

Il n’était plus habitué à avoir des interactions sociales et elles lui rappelaient le culte. L’isolement était le meilleur remède pour ne pas y penser.

Ils accostèrent dans la nuit vers deux-trois heures du matin.

L'Archivum se leva d'abord au ras du noir. Une tache pâle, très loin, trop basse pour une étoile et trop étalée pour un feu.

Elle grossit pendant une heure. Puis elle se défit en points.

Le navire entra dedans à une portée de flèche du rivage, et le pont se colla au bastingage de bâbord.

C'étaient des arbres. Des milliers, penchés sur l'eau, l'écorce claire et le tronc gros comme deux hommes. À leurs branches pendaient des fruits de la taille d'une pomme, jaunes, et chacun brillait. Pas un reflet : ils brillaient. On voyait la lumière sortir de la peau du fruit, se poser sur la feuille au-dessus, sur l'herbe en dessous, sur l'écorce d'à côté. Le vent les fit tourner tous ensemble et les ombres des troncs balayèrent le sol dans le même mouvement.

Sous les arbres, l'eau. Des étangs ronds, larges de dix pas, une centaine, plantés dans l'herbe à trente mètres les uns des autres et reliés par des ruisseaux où l'on aurait mis le pied. Chaque étang portait les fruits à l'envers sur sa surface, sans une ride.

Entre les étangs, les fleurs. Blanches, rouges, hautes jusqu'au genou, si serrées qu'on ne voyait plus la terre. Les sentiers ne se voyaient qu'aux endroits où elles manquaient.

Au centre, la tour.

Elle sortait des arbres d'un seul jet, en pierre noire, large comme quatre navires posés côte à côte. Des fenêtres montaient sur toute sa hauteur, rangée après rangée, éclairées de l'intérieur en jaune. Nox les compta jusqu'à trente rangées. À la quarantième elles devenaient des points. Ensuite il n'y eut plus rien à compter, et la pierre continuait de monter dans le noir.

Le navire redescendit sur la mer sans une secousse. Les écoutilles se rouvrirent seules. La coque toucha l'eau noire, la fendit, et le bruit de l’océan revint.

La passerelle tomba sur le quai dans un claquement.

Les trois manteaux noirs attendaient au bas des planches, alignés, l'homme aux doigts noirs à gauche, la femme au milieu, le crâne rasé à droite. Les lanternes du quai passaient sur eux et l'or les rattrapait à chaque fois, sur les cols, sur les pans, sur le dos des gants.

Les candidats descendirent un par un.

La file avança lentement. On parlait devant les examinateurs à voix basse, une phrase, deux, et on s'écartait vers la droite ou vers la gauche du quai selon un partage que personne ne comprenait encore. Nox chercha la tunique grise au bordé de tribord.

Elle n'y était plus.

Dune passa devant lui à trois places d'écart, s'arrêta devant le crâne rasé, parla une vingtaine de secondes, et on l'envoya vers la droite. Il ne se retourna pas.

Nox arriva devant l'examinateur aux doigts noirs. Le stylet était déjà levé.

— Ton prénom ?

— Aube.

— Décris-le.

— Une femme. La trentaine, peut-être plus. Un mètre cinquante-cinq. Maigre avec une peau de Dolmira, cheveux coupés court, gris aux tempes. Une tunique de toile grise trop grande, serrée à la corde. Des sandales de corde. Trois doigts de la main gauche soudés par une brûlure.

Le stylet courait. L'encre entrait dans la manche.

Le stylet s'arrêta au bout de la ligne. L'homme releva ses doigts noirs et regarda Nox pour la première fois.

— À droite.

Nox descendit du quai et remonta la file qui s'y formait.

Une trentaine de dos, épaule contre épaule, face à la falaise de fenêtres jaunes, en passant il aperçut Isaure ainsi que le vieil homme sénile. Il prit la dernière place et reconnut le rouge sombre d'Ignara avant même de tourner la tête.

Aldric regardait l'Archivum, les mains derrière le dos.

— Le manchot du grand mât, se moqua-t-il sans le regarder. Aube, c'est ça ?

— Ouais.

Aldric marqua une pause. Ses yeux ne quittèrent pas la tour.

— Tu as coupé tes cheveux depuis la finale d'Aera. C'est plus propre comme ça.

Nox ne répondit rien mais son cœur s’accéléra

Hein ? Pourquoi je stresse moi ? Qu’il le sache, ça m’est égal.

— T'en fais pas, reprit Aldric. Theresa Voltara est une plaie prétentieuse et ses doigts étaient grossiers.

Aldric lui adressa un clin d’œil et reporta son attention sur l’immense tour.

De l'autre côté du quai, l'autre file grossissait. Elle était beaucoup plus longue. Le blond de Voltara s'y tenait au troisième rang, les bras croisés, et cherchait des yeux quelqu'un à qui parler.

Le dernier candidat quitta la passerelle. La femme aux ourlets de parchemin referma son registre.

— Vous, à droite, vous avez donné la bonne description. Vous entrez. Les autres, remontez à bord, le navire repart dans l'heure.

Le quai se souleva.

— Comment ça ?!

— Impossible j’ai transmis la bonne description ! J'ai passé la journée à quadriller quatre ponts, personne n'a cherché plus que moi.

— Ma description est juste, j’en suis certain !

Le blond de Voltara sortit de la file et fit deux pas vers les membres de l’Archivum.

— C'est une farce. Trente d'entre eux n'ont pas quitté le bastingage de la journée. Lui, là, il a dormi. Il a dormi contre le bordé pendant que nous ouvrions les cales !

Aldric ne se retourna pas.

L'homme aux doigts noirs leva son stylet et attendit. Les cris tombèrent d'eux-mêmes, un par un, jusqu'au dernier.

— Tu as décrit un candidat comme toi, qui d’ailleurs a trouvé l’intrus.

— Non mais je ne peux pas retourner chez moi.

Le blond de Voltara avança encore. Sa voix avait perdu le commandement du début de traversée.

— Calme-toi, dit l'homme au crâne rasé.

C'était la première fois qu'il parlait de la journée.

— Vous ne comprenez pas ce qui se joue. Je ne peux pas repartir. Si je remonte sur ce navire, c'est fini pour moi, vous entendez ? Fini. Ma maison m'a payé le passage, j'ai donné ma parole, je ne rentrerai pas là-bas les mains vides. Je reste. Faites ce que vous voulez, je reste.

L’examinateur aux doigts noirs ouvrit une main à hauteur de hanche.

— Très bien. Dans ce cas.

Le garçon se plia en deux.

Une pointe blanche lui sortit de la clavicule, puis une du dos, puis quatre du ventre, et le reste vint ensemble. Des aiguilles de glace, hautes comme l'avant-bras, qui percèrent la chemise de l'intérieur en fleurissant dans toues les directions à la fois.

Il tint debout une seconde entière.

Puis il tomba sur le côté et la glace claqua contre le quai.

Le sang mit du temps à sortir. Il ne gicla pas. Il monta le long des pointes, lentement, par capillarité, et rougit la glace de bas en haut jusqu'aux extrémités.

Personne ne cria.

L'homme aux doigts noirs referma la main.

— Le navire repart dans l'heure, répéta l’examinatrice aux ourlets.

La file de gauche remonta la passerelle. Ils passèrent à trois pas du corps, chacun leur tour, et pas un ne tourna la tête.

Nox regardait toujours les pointes rouges dépasser du dos du garçon.

Idiot.

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