Après avoir terminé le repas avec Isaure Nox la laissa pour se remettre à son perchoir.
Treize.
Une fille de Nerevia posa la paume sur la Larme, versa sa goutte, but au creux de ses mains et repartit sans regarder personne. Nox commença à douter de sa stratégie, il fallait au moins qu’il ait un plan B.
La lune brillait fort. La hune tanguait doucement, à douze mètres au-dessus du bureau, et l'ombre du grand mât balayait le pont d'un bord à l'autre à chaque fois que le navire corrigeait sa route.
Les haubans grincèrent sous lui.
Une main parut au bord de la plateforme, puis une deuxième, puis un garçon se hissa sur la hune en s'aidant du genou et resta accroupi, essoufflé, à l'endroit exact où Nox aurait posé les pieds pour sauter.
Quinze ans peut-être. Le bleu délavé de Nerevia, les poignets de chemise noircis jusqu'à la moitié de l'avant-bras. Il tenait un calepin coincé sous le menton pendant qu'il finissait de monter.
— Il y a de la place ? demanda-t-il.
Nox recula de deux paumes contre l'espar.
Le garçon s'assit, cala le calepin sur ses cuisses, et sortit d'une poche un fusain taillé court.
— Ton prénom ?
— Aube.
Le fusain descendit. Il ne chercha pas la page : il l'ouvrit du pouce, à l'endroit, du premier coup, et Nox vit des colonnes. Quatre colonnes serrées, cinquante lignes chacune, et une barre nette au travers d'une ligne sur trois.
Il raya Aube et releva la tête.
— Merci.
— Tu écris quoi ?
— Les prénoms. Je les ai tous notés sur mon calepin et je questionne chaque personne, tu es le 126ème.
Il tourna le calepin de trois quarts, sans le lâcher, pour que Nox voie.
— Chaque fois qu'on me répond, je barre.
Il souffla sur le fusain.
C'était propre. Le blond de Voltara fouillait des cales avec trente personnes et perdrait dix heures à ouvrir des portes derrière lesquelles l'homme n'était déjà plus. Ce garçon-là faisait par élimination.
Ça marche s'il se mêle à nous mais ça ne marche pas s'il se cache en bas.
Nox revit la masse accroupie contre la coque, sous la ligne de flottaison, qui prenait les angles sans hésiter dans le noir.
Il ne dit rien.
— Et toi, tu fais quoi en haut ? demanda le garçon.
— J’observe, Nox lui fit un sourire.
Le garçon attendit la suite. Elle ne vint pas. Il rangea le fusain, empocha le calepin, et redescendit par les haubans.
En bas, la troupe du blond de Voltara remontait de l'escalier de la terrasse basse, poussiéreuse, bredouille, et faisait la queue devant le berceau de bronze. Une dizaine. Enna fermait la file. Le blond posa la paume sur la Larme, l'eau tomba, et il but longuement avant de céder la place.
Un garçon de sa suite suivit le calepin des yeux jusqu'en haut du mât, et le doigt suivit le regard.
— Eh ! Oh ! Il y a quelqu'un là-haut !
Trente nuques se tournèrent.
— Depuis quand il est perché, celui-là ? C'est peut-être l'intrus. Toi ! Descends !
Nox se téléporta.
Il apparut à dix centimètres du visage du garçon.
Le garçon partit en arrière, buta contre la vasque. Deux filles reculèrent d'un pas.
Nox ne bougea pas et parla assez fort pour la file entière.
— Ça doit être ça, un dépossédé avec une écriture d'espace.
Quelqu'un rit. Puis trois autres. Le rire fit le tour de la file, revint, et le garçon devint rouge jusqu'aux oreilles.
— Qu'est-ce que tu fous en haut ?
— Ça ne te regarde pas.
Nox reprit sa position contre l'espar, la manche vide claquant au vent, et le bureau se déplia de nouveau sous lui, le registre au bout de sa chaîne, la pierre pâle dans son berceau.
Le nombre de personnes allant boire monta lentement.
Vingt-neuf. Quarante-six.
Au quarante-septième, une paume ne se posa pas.
Une fille montait les marches de la terrasse, quinze ou seize ans, une tunique verte des plateaux, et elle n'était pas seule. Un garçon la suivait d'un pas, la main déjà tendue vers la pierre avant même d'être arrivé. Il versa. Les veines blanches s'allumèrent, l'eau tomba, et la fille but au creux de ses mains pendant que l'autre gardait le contact.
Ils redescendirent ensemble et se séparèrent au bas des marches. Le garçon repartit vers son groupe. La fille longea le bordé de bâbord et alla s'asseoir contre un tas de cordages, seule, les genoux ramenés.
Dix mètres. Il lui fallait dix mètres, et depuis la hune il y en avait quatre fois plus.
Il attendit que l'ombre du grand mât passe sur les cordages.
Puis il disparut.
Il réapparut trop près. La fille sursauta et rentra la nuque dans les épaules.
— Pardon, dit Nox.
Chapitre 2, pas elle…
Il aurait pu repartir dans la seconde. Il ne repartit pas.
Deux garçons mangeaient à quatre pas et l'un des deux avait relevé la tête à l'apparition. Nox ne voulait pas passer pour un fou.
— Tu es d'où ? demanda-t-il.
— Dolmira. Le plateau nord.
— Hm.
Elle attendit la suite. Il n'en avait pas.
Le silence s'installa et il le laissa durer le temps que le garçon d'à côté se désintéresse de lui, puis un peu plus.
— Pourquoi tu n'as pas activé la pierre toi-même ?
Elle haussa les épaules.
— Bram le fait pour moi. Il dit qu'il faut que je garde tout pour l'épreuve.
— Il a raison.
Nox se leva.
Il remonta le bordé sur vingt pas, tourna derrière un tambour de cordage, et se téléporta.
La hune le reçut dans un claquement de toile. Il se rassit contre l'espar, le souffle un peu court, et la pierre pâle reprit sa place douze mètres plus bas.
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Des feux s'allumèrent sur les terrasses basses, un par groupe, tenus au creux des paumes par ceux qui portaient le feu. Les rubans transparents désertèrent le sillage à mesure que l'air se refroidissait. Les chasseurs rentrèrent leurs prises. Une odeur de graisse brûlée traîna sur trois terrasses pendant deux heures, puis mourut.
Nox ne quitta pas la Larme.
Cent onze personnes sur deux cents étaient venues boire, et sur ces cent onze, dix étaient venues sans utiliser leur propre mana.
Dix avaient bu de l'eau tirée par le mana d'un voisin.
Il les avait sondés avec son écriture de détection de mana, à distance, en prenant son temps.
Huit étaient des Chapitres 2 et 3,
Deux cachaient leur mana, l’intrus était donc peut-être parmi eux.
L'un était une femme maigre de Dolmira, la trentaine, qui n'avait pas décollé du bordé de la journée.
L'autre était assis en tailleur près du cabestan de proue, et il tricotait.
Un dépossédé qui se cache, ou un homme qui cache ce qu'il a. Les deux donnent la même lecture.
Nox voulait passer à l’action, il ne restait que deux heures avant l’arrivée, il devait au moins vérifier ces deux personnes. Mais comment s’y prendre ?
Demander un prénom ne servait à rien. L'intrus en avait sûrement volé un dans le registre. On lui répondrait Corvin, ou Belna, ou n'importe laquelle des deux cents lignes gravées, et il faudrait ensuite retrouver le vrai Corvin parmi cent quatre-vingt-dix-neuf inconnus pour prouver le vol. Deux heures ne suffiraient pas à moins d’être chanceux.
Il fallait une réponse que la bouche ne fabrique pas.
Un dépossédé n'a pas d'écriture. Un dépossédé qu'on attaque lève un bras, ou meurt.
Il descendit à la proue.
L'homme n'avait pas bougé de la journée.
Il tricotait.
Deux aiguilles d'os, une pelote de laine grise coincée entre ses talons, et une longueur d'ouvrage qui lui retombait sur les genoux, informe, ni manche ni écharpe. Quarante ans, peut-être cinquante. Court, épais, le cou plus large que la mâchoire. Ses cheveux avaient été coupés au couteau et repoussaient par touffes inégales. Il n'avait ni sourcils ni cils, pas une racine, et cela donnait à son visage une expression de chose inachevée. La peau de ses avant-bras était lisse jusqu'au coude, tendue, luisante, sans un poil.
Ses bottes étaient posées à côté de lui, l'une contre l'autre, alignées au pouce près.
Il comptait à mi-voix.
— Trente-quatre. Trente-cinq.
Nox s'accroupit à trois pas, du côté du vent.
— Salut. Moi c'est Aube.
Les aiguilles ne s'arrêtèrent pas.
— Trente-six.
— T'as des pistes ? Pour l'intrus.
L'homme leva les yeux. Ils étaient très clairs, et ils se posèrent d'abord sur la manche vide, puis sur les savates, puis sur le visage, dans cet ordre, sans se presser.
— J'ai une piste, dit-il. Mais j’ai tout mon temps alors pour l’instant je reste assis et je compte mes mailles.
Il ramena une boucle de laine sur l'aiguille.
— Trente-sept.
— Quand tu as bu tout à l’heure pourquoi ne pas avoir activé la Larme avec ton propre mana ?
— De quoi je me mêle dis donc ??
— Pourquoi ?
L'homme tira sur son fil.
— Parce que va te faire voir.
Nox se releva à demi, l'appui sur la jambe avant.
L'anneau chauffa contre son index.
La lance sortit dans sa main et le mouvement était déjà commencé, un arc plat, à hauteur de gorge, la pointe passant par-dessus les aiguilles d'os.
L'homme réagit.
Et le monde autour de lui s'épaissit.
Le vent cessa d'être du vent et devint une paume posée à plat contre la joue de Nox, tous ses membres semblaient engourdis, lent, très lent.
Ses pensées s'espacèrent avec le reste.
Une.
Écriture.
De.
Temps.
Ce n'est pas lui.
Le bras continuait. Il le voyait continuer. La pointe glissait vers la gorge nue à la vitesse d'une aiguille d'horloge et Nox donnait l'ordre de s'arrêter, et l'ordre s'écoulait dans son épaule à la même vitesse que tout le reste.
L’homme lui gardait sa vitesse normale
Il ouvrit sa paume et au-dessus de celle-ci, une flamme.
Non.
Une boule de feu condensée.
Elle se forma en tournant sur elle-même, de la taille d'une pomme, rouge sombre en surface et blanche en dessous, et sa croûte se fendillait et se refermait en pelures noires qui gouttaient vers le pont sans jamais l'atteindre. La chaleur arriva avant elle, lente, en poussée continue, et le bois des planches se mit à fumer entre eux.
Nox chercha son écriture d'espace mais ses pensées étaient ramollies. La boule de feu s'avança vers son visage.
Trop lent.
Je vais mourir.
Merde je dois encore niquer cette malédiction.
Tant pis.
J’aurai au moins essayé.
Je vais enfin être libéré de toute cette souffrance…
Il ouvrit la main et ferma les yeux abandonnant toute résistance.
La lance quitta sa paume et resta suspendue à hauteur de hanche, tournant à peine, chutant d'un cheveu par battement de cœur.
L'homme s'arrêta.
Il regarda l'arme qui ne tombait pas. Il regarda la main ouverte. La peau au-dessus de son œil se plissa là où le sourcil aurait dû être.
— Pourquoi tu lâches ton arme ?
Nox répondit.
— H E I N ?
Le monde revint d'un bloc.
Le vent, le claquement des voiles, la boule de magma qui s'éteignit en poussière noire entre les doigts de l'homme. La lance heurta le pont et rebondit une fois.
Nox tomba sur un genou et son souffle rentra dans sa poitrine à grands coups.
— euh merci… enfin, je crois. Ses yeux se baissèrent et les coins de sa bouche avec.
L'homme ramassa ses aiguilles, les glissa dans la maille pour ne pas la perdre.
— Si tu retentes un truc, je te tue cette fois.
Il ramena la pelote entre ses talons.
— Pourquoi tu m'as attaqué ?
