WebNovels

Chapter 65 - Une vaste plaisanterie

Les gifles étaient petites. Presque polies.

Cael ouvrit les yeux sur des doigts qui se retiraient de sa joue. Wendel recula d'un pas, sans se presser, et alla se placer debout contre le mur, les mains croisées devant lui. Il ne dit rien. Il ne regarda pas ailleurs non plus.

La pièce n'avait pas de fenêtre. Cael était assis dans un fauteuil à haut dossier, les bras posés sur les accoudoirs. Rien aux poignets. Rien aux chevilles.

En face de lui, un homme le regardait.

Il avait la fin de la vingtaine. Peau noire, cheveux crépus tressés en arrière, les nattes s'arrêtant à la nuque. Et sur cette peau, à la tempe, au dos de la main, au creux du cou, des nuages. Minuscules, collés à lui, gris et lents. Cael en vit un s'effacer sous l'oreille et un autre se former à la base du pouce.

Il chercha son mana. Il ne trouva rien, probablement une écriture de masquage de mana.

— Bonjour Cael. Je me nomme Oxo. Je suis un membre du Dominion. Tout cela doit te sembler étrange.

Cael tourna la tête vers Wendel. Le cardinal soutint le regard. Ses épaules ne bougèrent pas. C'était pire que s'il avait détourné les yeux.

— Ne lui en veux pas, dit Oxo. Il a suivi la procédure. Quand quelqu'un apprend le lien entre les fermes et le Dominion, il y a une procédure. Cette information n'est accessible qu'aux cardinaux, et à l'évêque chargé des fermes dans son royaume. Tu n'es ni l'un ni l'autre.

J’avais donc raison… Quelle vaste plaisanterie, le dominion n’est pas le seul coupable mais le clergé entier est complice de cette immondice.

Cael réfléchit à grande vitesse. Le mur à trois pas derrière lui. La porte à gauche, fermée, sans serrure visible. Wendel entre lui et cette porte, immobile, un homme qu'il avait vu geler un lac en respirant. Et devant lui un membre du Dominion qui ne l'avait pas fait attacher.

Il connaissait cette forme de confiance. Il l'avait déjà exercée sur des hérétiques de Chapitre 1.

— Pourquoi le cacher aux évêques ? Je ne comprends pas. Et pourquoi la nécessité de m'attaquer ?

Oxo pencha la tête. Un nuage traversa sa pommette.

— Les fermes sont notre première source de grimoires, les grimoires des dépossédés ne suffisent plus. Sans elles, notre pouvoir et notre influence à travers les royaumes s'en verraient ébranlés. Mais c'est moralement douteux, tu ne trouves pas ?

Le silence tomba entre eux et resta là.

Cael pensa à Ilva sur le pas de la porte, aux mains de Seyla accrochées à son col. Il pensa que la vie des deux tenait dans la seconde qui venait. Il ne savait pas ce que cet homme voulait entendre. Il choisit ce qu'un évêque discipliné aurait répondu.

— Si les grimoires des dépossédés ne suffisent pas, je pense qu'il est acceptable d'utiliser des prisonniers pour produire des grimoires et bénéficier au bien commun.

Sa gorge se referma.

Pas une main. Une contraction venue de l'intérieur, qui montait vers la mâchoire en écrasant le passage de l'air.

C’est l’écriture Révélation du mensonge ! Vite.

Il gela.

Le froid partit de sa poitrine et couvrit l'intérieur de sa gorge en un battement de cœur, une pellicule mince, juste assez pour que la douleur cogne sur autre chose que sur lui. Ses yeux ne s'humidifièrent pas. Ses mains restèrent sur les accoudoirs.

Il reprit, du même ton, et cette fois il dit vrai.

— Ce que je ne cautionne pas, en revanche, c'est de travailler avec les Encres Noires. Des malfrats de la pire espèce, sans foi envers les cinq dieux. Et qui sont les prisonniers des fermes ?

La contraction se relâcha. Le froid resta.

Le visage d'Oxo n'avait pas changé. Ni la position de ses mains, ni le rythme de sa respiration, ni rien. Un nuage naquit sous son œil gauche et dériva vers l'arête du nez.

Il a senti l'activation de mon écriture ? Il sait que j’ai menti ?

Contre le mur, Wendel avait déplacé son poids sur l'autre jambe.

— Je comprends tout à fait ton avis, Cael, reprit Oxo. Je le partage, même. Mais vois-tu, cela nous permet de les contrôler. Ils ont pris beaucoup d'ampleur ces dernières années. En leur donnant la carotte, une part des grimoires produits, nous les tenons dans une certaine mesure. Les prisonniers ne sont que des dépossédés que nous kidnappons chaque année pour renouveler le stock.

Cael laissa le silence durer le temps qu'il fallait, puis baissa le menton une fois.

Balivernes. Vous tuez des nourrissons, vous payez des criminels, vous forcez des gens à se reproduire même si ce sont des dépossédés c’est inacceptable. Aucun bien commun ne justifie cela. Et les dieux regardent.

— Qu'attendez-vous de moi maintenant ?

— Un évêque de Nerevia détient déjà le rôle d’assurer la vie des fermes. Nous devrions te tuer. Mais Wendel m'a beaucoup parlé de toi, et en bien. Ce serait du gâchis. J'ai donc pensé à une mission qui te convient parfaitement.

Il déplia une jambe. Le mouvement fut le premier qu'il fit depuis le début.

— Voltara cherche son indépendance vis-à-vis du clergé.

— J'en suis conscient. Je pensais que leur défaite au tournoi des cinq royaumes avait enterré cette idée.

— Nous le pensions aussi mais Ils préparent autre chose. Il faut frapper leurs fondations avant qu'ils ne portent le premier coup, et le Dominion ne peut pas attaquer directement. Pas sans preuve.

— Je vois. Vous voulez que je m'en charge seul. Sans l'autorité de l'Église.

— C'est cela. Tu as bien compris.

Oxo se leva. Debout, il était plus petit que Cael ne l'avait cru.

— Si tu y parviens, cela prouvera ta foi en nos dieux tout-puissants. Et nous envisagerons de te faire une place au Dominion.

Il passa devant le fauteuil. Aucun déplacement d'air, aucune odeur. Cael entendit la porte s'ouvrir derrière lui.

— Wendel te donnera les détails. Tu peux rentrer chez toi ce soir.

Non ne partez pas pensa Cael.

Il avait encore des questions, il voulait savoir ce qu’il s’était passé à Dolmira quand il était tombé inconscient, où était passé le garçon de l’espace ? Mais en cet instant précis il avait peur, peur de perdre sa famille, alors il se tût.

La porte se referma.

Wendel décroisa les mains. Il traversa la pièce, tira l'autre siège et s'assit en face de son ancien élève, dans le fauteuil encore tiède.

— Tu as menti sur la première réponse, dit-il.

Cael sentit le froid dans sa gorge commencer à fondre.

More Chapters