Le navire faisait la taille d'un quartier.
Nox en prit la mesure en le parcourant une fois, d'un bout à l'autre, du pas d'un passager qui se dégourdit les jambes. Cent vingt pas de long. Trois mâts dont le premier aurait dominé la cathédrale de Nerevia, et des voiles tendues sur un vent qui n'existait pas. Le pont principal s'étendait en terrasses basses reliées par des volées de marches, assez vaste pour que deux cents personnes s'y répartissent sans se toucher, et le bois clair en avait été poncé jusqu'à rendre le ciel. Pas une corde qui traînait. Pas une caisse oubliée. Les navires qu'il connaissait portaient leur fonction sur le pont, filets, tonneaux, odeur de cale ; celui-ci ne portait rien.
Au centre exact du navire, sur la plus haute terrasse, on avait dressé un bureau.
Meuble de bibliothèque, incongru en pleine mer, au plateau incliné comme un pupitre de lecture. Le registre y reposait, ouvert, retenu au bois par une chaîne d'argent qui traversait sa reliure. Deux cents lignes, deux cents prénoms, gravés le soir même par la paume du contrôleur. Et à trois pas du bureau, suspendue dans un berceau de bronze à hauteur d'homme, une pierre pâle de la taille d'un crâne, polie, veinée de blanc, qui ne servait à rien de visible.
Il redescendit vers la poupe et s'adossa au bastingage, la manche vide rentrée sous la ceinture. Derrière lui, le port d'Aeris rapetissait. Les quartiers suspendus de la capitale accrochaient le soleil et posaient leurs ombres sur la mer, découpées net, sans un pilier pour les expliquer. Il chercha une dernière fois la source du mana qui portait tout cela, ne la trouva pas, et rangea la question avec les autres.
Trois silhouettes descendirent du château arrière une heure après le départ, et le pont se tut de lui-même, par cercles, du centre vers les bords.
Ils portaient tous les trois la même chose, les mêmes vêtements que le contrôleur plus tôt. Un manteau noir ouvert sur toute la hauteur, les pans coupés en pointe, traînant à mi-mollet. Un col rigide qui montait jusqu'à la mâchoire et tenait tout seul. Du noir près du corps en dessous, du col aux bottes. Sur les bords du manteau, sur les revers, sur le dos des gants, de l'or. À trois pas cela ressemblait à des galons. À un pas, c'était de l'écriture. Chacun portait le même symbole en grand dans le dos et en petit sur la poitrine : un livre ouvert, et au-dessus des pages un œil d'où partaient des rais inégaux. Chacun portait la même double rangée d'étuis dorés à la hanche, six cylindres alignés, fermés au pouce.
Le premier examinateur était sec, grand, et il était le seul des trois à ne porter qu'un gant. Sa main droite était nue. Ses doigts étaient noirs. Pas sales : teints, jusqu'à la deuxième phalange, d'une encre entrée si profond qu'elle avait pris le grain de la peau. Il écrivait en marchant, sur sa propre manche gauche, d'un stylet qui ne quittait pas sa main, et des colonnes de signes minuscules lui couvraient l'avant-bras du poignet au coude.
Le deuxième était large comme deux hommes, le crâne rasé, et son col ne se fermait pas tout à fait sur sa nuque. Il alla se poster derrière le bureau sans un mot et posa ses paumes gantées de part et d'autre du registre, en propriétaire.
La troisième était une femme. Son manteau tombait droit, noir comme celui des deux autres, mais l'ourlet en avait été refait.
Elle s'arrêta devant le bureau, face au pont, et attendit que le dernier murmure meure.
Nox sonda leurs profondeurs, à petites touches, du fond de la foule. Chapitre quatre. Les trois.
La femme parla sans élever la voix, et sa voix porta d'un bord à l'autre.
— Vous êtes deux cents inscrits en cette journée, lus à la paume. Ce registre indique les noms de tous les inscrits.
Elle laissa passer deux vagues sous la coque.
— Mais devant moi vous êtes deux cent un.
Le pont se mit à bruire. Elle n'attendit pas qu'il se calme.
— Un dépossédé est monté à bord avec vous. Il n'a pas de ligne au registre. La traversée dure dix heures ; vous accosterez à la nuit, et à la passerelle, chacun de vous le décrira. Ceux dont la description sera juste entreront à l'Archivum. Les autres reprendront ce navire dans l'autre sens.
Le stylet de l'homme aux doigts noirs courait sur sa manche.
— Il n'y a pas d'autre règle, dit la femme. Trouvez-le. Oh et avant que j’oublie, comme nous vous avons pris vos vivres et eau, pour ce qui est de la nourriture ça sera à vous de chasser votre repas et pour l’eau, la pierre que vous voyez là, a une écriture d’eau qui vous permettra de boire.
La main de Nox s'arrêta sur le bois du bastingage.
Un dépossédé.
Un rire lui monta dans la gorge. Il l'avala avec le sel de l'air.
Les trois manteaux noirs remontèrent vers le château arrière. Derrière eux, le pont explosa.
Deux cents voix en même temps. Nox resta contre son bastingage et écouta ce que les royaumes savaient des gens comme lui.
— Ils n'ont aucune présence, disait un grand blond aux couleurs de Voltara. Mon oncle en a interrogé des dizaines. Il dit qu'on peut leur parler une heure et oublier leur visage en fermant la porte. C'est physiologique. L'âme s'appauvrit avec le grimoire.
— On peut le trouver plus simplement, répondit une fille aux tresses cuivrées. Un dépossédé ne peut rien activer. Prenez le premier objet infusé venu, faites-le passer de main en main, et exigez que chacun y injecte son mana. Celui qui refuse est notre homme.
— Celui qui refuse, ou celui qui garde ses forces. Je ne dépenserai pas mon mana pour une expérience de salon, et je ne serai pas le seul. Votre méthode fabriquera cinquante coupables avant que le soleil ne se couche.
— Alors proposez mieux.
Un peu plus loin, assis en tailleur à même le pont, un vieux tenait conversation avec son grimoire. Un candidat, son livre était là, ouvert sur ses genoux, et le vieux en tournait les pages du bout d'un ongle jaune en leur répondant à mi-voix. Des cheveux gris nattés sans soin, un manteau d'Aera reprisé aux coudes, des pieds nus sur le bois poncé. Il riait par petites secousses, seul, aux moments où personne ne disait rien de drôle.
Nox le sonda avec sa nouvelle écriture. Puis il recommença, parce que la première lecture ne pouvait pas être la bonne.
Chapitre quatre.
Le seul du pont, hors les trois examinateurs. C’était donc ça l’Archivum plein d’individus d’une puissance inimaginable. Nox releva les yeux vers le château arrière. L'homme aux doigts noirs s'était accoudé à la rambarde, et son stylet ne bougeait plus. Il regardait le vieux. Il ne regardait que lui.
— Elle est bonne, dit le vieux à son grimoire. Elle est très bonne. Deux cent un moutons, et pas de chien.
Personne ne l'écoutait. Nox rangea le vieux dans le tiroir des choses trop grandes pour l'instant.
Il fallut moins d'une heure pour qu'une voix monte au-dessus des autres.
— Un instant d'attention, je vous prie.
Un garçon avait gravi les marches de la terrasse centrale et se tenait près du bureau, une main posée sur le rebord du meuble. Autour des vingt-cinq ans. Il portait le rouge sombre d'Ignara comme on porte un titre, les cheveux noirs pris dans un lien de cuir. Il leva une seule main, et le pont vint à lui par rangs entiers, sans qu'il eût besoin de la lever deux fois.
— Je m'appelle Aldric. Nous perdons du temps, et nous avons que dix heures. Alors résumons ce que nous savons au lieu de comparer nos oncles.
Quelques rires. Il les cueillit sans sourire.
— L'intrus n'a pas de ligne à ce registre. Nous en avons tous une. La solution tient donc en un mot : l'appel. On lit les deux cents prénoms, chacun se montre au sien, et quand la dernière ligne sera lue, il restera sur ce pont un visage que personne n'aura nommé. Pas de rituel, pas de mana dépensé, pas de soupçons croisés. De l'arithmétique.
Il balaya la foule du regard.
— À moins que l'un de vous ait une objection. Ou une raison de la taire.
— C'est une bonne idée.
La voix venait du premier rang. Une fille de l'âge de Nox, petite, carrée d'épaules, la peau brune des plateaux de Dolmira, une tunique de laine. Deux nattes courtes.
— C'est une bonne idée, répéta-t-elle plus fort, parce que la première fois n'avait porté qu'à trois mètres. Et il faut le faire maintenant. Après nous aurons faim et soif.
Aldric la chercha des yeux, la trouva, et inclina la tête d'un demi-pouce.
— Voilà quelqu'un qui pense. Ton prénom ?
— Enna.
— Merci, Enna. L'appel, donc. Maintenant.
Derrière le bureau, l'homme au crâne rasé fit pivoter le registre d'un quart de tour, face au garçon, et recula d'un pas. Ni permission, ni refus. Les trois manteaux noirs regardaient depuis la rambarde.
Nox se décolla du bastingage et se fondit dans le troupeau qui montait vers la terrasse.
Aube. Première lettre du registre. On l'appellerait dans les premiers, et ensuite plus personne ne le regarderait.
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— Aube !
— Là.
Sa voix sortit plate. Cinquante têtes se tournèrent, le temps de coller un visage sur un prénom, puis se détournèrent. Aldric lisait bien, un nom toutes les trois secondes, le doigt sur la ligne, et Enna, au pied du bureau, comptait les réponses sur une cordelette où elle nouait un nœud par voix.
Nox recula d'un rang, puis d'un autre, jusqu'à toucher le grand mât. Il ferma les yeux à demi.
Son sens partit sous ses pieds.
Bien que son sens était dirigé en dessous les deux cents personnes autour de lui parasitaient grandement son écriture passive. L'entrepont et ses rangées de bancs : vides. Les cabines de l'équipage : vides. La cambuse : vide. Le navire entier s'était versé sur le pont pour l'appel.
Cale avant : vide.
Cale arrière.
Une masse.
Contre la coque, sous la ligne de flottaison, mais il n’arrivait pas à être précis et à la discerner précisément. Un homme ? Une femme ?
Il faut que je me rapproche pour savoir à quoi il ressemble.
— Belna !
— Là !
L'appel en était au B. Personne ne regardait le mât.
Il disparut.
Le noir le prit d'un bloc. Il tomba de dix centimètres, ses savates claquèrent sur des planches, et sa main se referma sur le vide devant lui.
Pas le bon endroit, merde, c’est dur d’être précis avec autant de gens.
Il déploya son sens à toute force, au contact cette fois, sans économie. Une coursive. Des membrures. Les caisses de la cale arrière à quatre mètres, derrière une cloison que son dessin lui avait rendue en rang de barils. Il avait sauté trop court, sur le seul point net d'une image floue, et l'image mentait de deux mètres.
Et derrière la cloison, plus rien.
Il rattrapa la masse du bout du sens, tout au fond, glissant le long de la coque vers l'avant, sans un bruit, sans une hésitation. Elle ne fuyait pas au hasard. Elle avait dû entendre l’apparition de Nox et elle s’enfuyait. Elle tournait avant les obstacles, elle connaissait les planches une à une, et lui, dans le noir, ne connaissait rien.
Le noir.
Il tourna la tête et le noir tourna avec elle. Il chercha ses propres mains et ne les trouva pas.
Sa respiration devint courte. Il l'entendait revenir contre le bois, tout près, trop près, et il n'arrivait plus à savoir si le bois était à un pas ou contre son visage. Il tendit le bras. Le bras ne rencontra rien. Il le tendit plus loin. Rien. Il recula d'un pas et son talon trouva le vide de la marche.
Il se rattrapa à quelque chose de froid. Ses doigts se refermèrent. Ses doigts tremblaient.
Le sens. Reprendre le sens.
Il essaya. Ça ne vint pas.
Et merde !
Il remonta les yeux vers le pont, choisit l'ombre du grand mât, et disparut.
— Corvin !
— Là !
Personne ne s'était retourné. Nox reprit sa place contre le mât, le souffle court, et le garda serré derrière les dents le temps qu'il redevienne le sien.
Si j’avais une écriture de feu j’aurais pu m’en sortir… Pourquoi j’ai aussi peur de l’obscurité qu’un gamin de cinq ans…
L'appel dura une heure entière. Au dernier prénom, Enna leva sa cordelette à bout de bras.
— Deux cents. Deux cents nœuds, deux cents réponses.
Le pont resta suspendu. Puis un garçon au fond formula ce que tout le monde venait de comprendre :
— Alors il n'est pas monté.
— Évidemment qu'il n'est pas monté, dit la fille aux tresses cuivrées. Il se terre dans la coque en attendant que nous nous lassions. L'appel prouve sa présence, il ne la localise pas.
— Alors écoutez-moi, dit un garçon aux couleurs de Nerevia en montant deux marches de la terrasse. Mon écriture détecte les êtres vivants à dix pas, à travers une cloison s'il le faut. Restez groupés ici, tous, et laissez-moi descendre seul. Un navire vide et un homme dedans, j'en fais le tour avant la nuit.
Un temps. Puis la fille aux tresses cuivrées, sans élever la voix :
— Et une fois en bas, seul, qu'est-ce qui t'oblige à partager ce que tu auras vu ? Tu remontes, tu gardes le visage pour toi, tu récites ta description à la passerelle, et nous reprenons tous ce navire dans l'autre sens.
— Je donne ma parole.
— Nous sommes deux cents à vouloir entrer, et personne n'a dit qu'on entrait à deux cents. Ta parole vaut la mienne : rien.
Le garçon chercha un appui autour de lui et ne trouva que des bras croisés. Il redescendit les deux marches. Nox archiva l'information au passage : une lecture à dix pas, à travers les cloisons.
— Alors on ne le cherche pas, dit Enna. On l'attend.
Elle posa la main sur le berceau de bronze.
— L’examinatrice l’a dit : la seule eau du bord sort de cette pierre. Une ration par tête, contre une goutte de mana. Il est enfermé avec nous pour dix heures, et dix heures, c'est long. Il finira par avoir soif. Restons autour de la pierre, et regardons qui vient.
Boire.
Une goutte de mana contre une ration. Le pont entier entendit : il finira par avoir soif. Nox entendit le reste, la moitié que la phrase taisait et qu'aucun des deux cents n'avait vécue : la pierre ne donne rien si on n’injecte pas de mana. Un dépossédé n'a pas une goutte à verser. Il pouvait crever la bouche ouverte à trois pas de la vasque, la pierre resterait sèche.
Pour boire, il faudrait à l'intrus une main étrangère. Demander. Payer. Emprunter du mana à un inconnu en lui servant un mensonge.
Ils guettaient un homme qui se cache. Il suffisait de guetter un homme qui demande.
À moins qu'il ait embarqué son eau. Mais d’après l’examinatrice personne n’avait son eau, est-ce que cette règle était appliquée à l’intrus ? Nox reprit de mémoire le dessin de la cale arrière : une masse au ras du sol, sans sac à l'épaule, sans tonnelet à ses pieds.
Cette fille venait d’avoir une bonne idée et Nox n’allait pas se gêner de l’utiliser.
— Et s'il a de l'eau sur lui ? dit le grand blond de Voltara. Nous aurons monté la garde dix heures autour d'un caillou pendant qu'il dort à fond de cale. Nous n'aurons ni cherché, ni trouvé, ni dormi.
— C'est un risque, admit Enna.
— C'est une certitude. Un homme qui prépare son coup depuis le quai n'oublie pas sa gourde. Je ne mise pas mon entrée à l'Archivum sur la soif d'un inconnu.
Le pont gronda dans son sens. Nox regarda la phrase juste se faire enterrer par la phrase plausible, et ne leva pas la main pour la déterrer. Il aurait fallu expliquer d'où il savait, pour la gourde. Il laissa Enna redescendre de la terrasse avec son idée morte sous le bras.
— Alors on descend. Vingt groupes, dix par groupe, on quadrille de la proue à la poupe.
— Et il remontera par un escalier pendant que vous descendrez par l'autre, répondit Aldric depuis la terrasse. Ce navire a quatre ponts et je ne sais combien d'escaliers, et lui les connaît mieux que l'équipage, sans quoi il serait déjà pris. Fouiller sans sceller, c'est brasser de l'eau.
Il avait raison, et l'avoir raison ne lui rendait pas la main. Son appel avait fonctionné, et son appel n'avait servi à rien : il avait prouvé l'existence d'un homme que personne ne pouvait voir. Il rouvrit la bouche pour reprendre le pont.
Le navire la lui coupa.
Cela commença par la mer.
Elle fonça d'un coup, du vert au noir d'encre, sans un banc de sable pour l'expliquer.
Puis le navire se prépara tout seul.
Les écoutilles se rabattirent une à une, sans une main pour les pousser. Les cordages se tendirent d'un cran, se nouèrent plus serré. La barre tourna d'un quart, toute seule, et se bloqua. Personne ne prévint les candidats : il n'y avait personne à bord pour le faire.
Nox le sentit avant de le voir.
La masse d'eau sous la quille se détacha. Le volume entier de la mer, cette pression immense et molle que son sens portait depuis le départ sans y penser, glissa vers le bas, et entre elle et la coque il y eut de l'air.
Le pont s'inclina d'un degré.
Puis la mer descendit.
Le navire quittait l'eau.
Il monta droit, sans une secousse, les voiles gonflées d'un vent qui n'existait pas. La mer s'éloigna sous la coque : dix mètres, trente, cent. Les vagues devinrent des rides, les rides des traits. Un vol de goélands passa sous le navire.
Le navire volait.
Le pont comprit, et il se fendit en deux.
Une moitié hurla. Des candidats se jetèrent à plat ventre loin des bastingages, doigts plantés dans les rainures du bois ; une fille de Dolmira tomba à genoux et entama une prière de la Terre, front contre les planches ; un garçon vomit son déjeuner par-dessus bord et regarda sa bile tomber vers une mer qui n'en finissait plus de s'éloigner. Le grand blond de Voltara tenait le bastingage à deux mains, jointures blanches, et donnait des ordres que personne n'écoutait pour ne pas s'entendre respirer.
L'autre moitié n'avait pas bougé.
Les candidats d'Aera, presque tous, regardaient monter leur navire avec l'ennui poli de passagers qui l'ont déjà vu faire. Deux d'entre eux tenaient un pari sur l'altitude. Aldric, sur la terrasse centrale, avait pâli et s'était redressé dans le même mouvement, le menton haut, en garçon qui refuse d'apprendre devant témoins. Et le vieux tournait une page.
Nox, lui, tenait le bastingage d'une main et fouillait la coque de l'autre sens.
Parce que c'était impossible qu’un objet aussi gros vole sans personne pour l’y aider. On infusait une écriture dans une lame, une lanterne, une pierre de la taille d'un crâne ou un anneau. Chaque pouce de matière en plus d’un objet rendait bien plus difficile l’injection d’une écriture. Passé la taille d'une porte, Althar lui avait affirmé que c’était impossible. Or la coque sous ses pieds faisait cent vingt pas.
Il ne trouva rien. Le navire entier baignait dans son propre mana d'un bout à l'autre, uniforme, sans origine... Il s'arrêta.
Il rangea la question avec les autres, dans un tiroir qui commençait à peser.
Nox resta au bastingage après les autres. Il n’avait pas le droit à l’erreur, il devait réussir, pour Oris.
Sur la terrasse centrale, le vieux d'Aera grattait la page de son grimoire du bout de son ongle jaune.
— Pas de chien, dit-il au livre. Mais il y a peut-être un loup.
Il riait tout seul. Son regard traversa le pont, les grappes de candidats, la pierre pâle dans son berceau de bronze.
Et s'arrêta sur Nox.
