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Chapter 61 - Doutes

La route de crête descendait vers Nerevia, et Cael fit les trois dernières lieues à pied.

Le relais d’Aera s'arrêtait au col. Au-delà, les attelages ne passaient plus, le gel prenait les essieux en une nuit et les chevaux refusaient la pente. Cael avait rendu son manteau de voyage au frère qui conduisait, avait remercié, et était parti dans la neige tassée sans se retourner.

La capitale de Nerevia apparut au troisième virage.

Les canaux la traversaient d'est en ouest, sept lignes blanches figées entre les maisons, et sur leur surface la lumière du soir se posait sans y entrer. À Nerevia l'eau ne coulait pas. Elle attendait. Les enfants marchaient dessus pour couper par les quartiers bas, les marchands y traînaient leurs caisses sur des patins de bois, et deux fois par hiver un homme trop pressé passait au travers et on le retrouvait au dégel, à sept lieues, la bouche ouverte.

Le froid entra dans les mains de Cael à la première rue. Les doigts d'abord, puis les articulations, puis cette morsure sous l'ongle.

Il ne serra pas le poing. Il n'en avait plus besoin depuis longtemps.

Sous sa chemise, la peau du flanc tirait à chaque pas. Pas de douleur. La chair était refermée, propre, sans bourrelet ni couture, et c'était précisément ce qui n'allait pas. La peau qui recouvrait l'endroit où la main noire était entrée était plus pâle que le reste, glabre, tendue, et elle ne lui appartenait pas tout à fait. Quand il la touchait, la sensation arrivait avec un retard d'une fraction de seconde, le temps que son corps comprenne que cette zone-là était bien lui.

Le médecin de l'Église de Dolmira l'avait soigné lui-même. Le meilleur, celui qu'on ne déplaçait pas pour un évêque de province, et qu'on avait déplacé. Un homme de soixante ans aux mains sèches, qui n'avait posé aucune question sur l'origine de la plaie ni sur ce qui l'avait faite. Il avait étalé son argile via une écriture sur toute la surface ouverte, en couche épaisse, l'avait lissée à la main, et avait dit de ne pas y toucher jusqu'au lendemain.

Le lendemain matin l'argile était devenue peau.

Mais sous la peau, les questions étaient restées entières.

Cael ne se rappelait que d’une gerbe de sang crachée dans la poussière, et du sol qui montait vers lui. Le noir l'avait pris dans la seconde où ce membre d'ombre lui avait transpercé les entrailles. À son réveil, personne n'avait daigné lui raconter ce qui s'était passé sur ce plateau. Aucun compte-rendu, aucune explication. Du Dominion, pas la moindre nouvelle : le silence absolu, comme si l'ordre s'était refermé sur lui-même.

On lui avait seulement lâché une bribe, sèche, invraisemblable : par on ne sait quel miracle, Nox s'était volatilisé du plateau pour surgir en plein cœur du tournoi des cinq royaumes, à Aera, et y dérober la récompense sous les yeux de quarante mille personnes.

C'était tout ce qu'on lui avait laissé. Une énigme, une blessure fantôme, et l'ordre de rentrer chez lui.

Il tourna dans la rue des Fondeurs.

La maison était la troisième sur la gauche, en pierre grise, deux étages, les volets du haut fermés et celui du bas ouvert. De la fumée sortait du conduit, droite, sans vent pour la coucher. Cael s'arrêta à quatre pas de la porte.

Il resta là un moment. Sa respiration faisait un nuage qui montait devant son visage et se dissipait, montait et se dissipait.

Puis il monta les deux marches et frappa.

Il entendit une chaise racler à l'intérieur. Un pas. Le loquet.

La porte s'ouvrit sur Ilva.

Elle avait un torchon à la main et de la farine sur l'avant-bras. Elle regarda Cael sans bouger, sans lâcher le torchon, et pendant trois secondes rien ne se passa sur son visage. Puis sa gorge remonta, une fois, et une larme partit de son œil droit, descendit le long de son nez et s'arrêta au coin de sa bouche.

— Cael. Mon amour.

Derrière elle, dans le couloir, un choc de bois contre le mur.

Seyla arriva en courant et ne freina pas.

Elle le prit au ventre, les deux bras autour de sa taille, et Cael recula d'un demi-pas sous l'impact avant de la tenir. Ses cheveux blancs avaient poussé. Ils lui descendaient maintenant en dessous des omoplates, et sa mère les avait tressés le matin même, la tresse déjà à moitié défaite. Le haut de son crâne arrivait au menton de Cael. Dix ans. Un mètre cinquante. Les manches de sa tunique s'arrêtaient à mi-avant-bras et la couture de l'épaule avait été reprise deux fois.

Il posa la main sur sa nuque. Elle était chaude.

Ilva vint contre eux, un bras autour de la fille, l'autre autour du dos de Cael, et referma la porte du talon.

Ils restèrent dans l'entrée, tous les trois, dans le noir du couloir.

— Tu nous as fait tellement peur, dit Ilva contre son épaule. Ça fait plus de deux semaines. Deux semaines sans rien. Personne à l’église n'a voulu nous dire où tu étais.

— Je sais.

— Ils ont dit que les rapports étaient confidentiels. Ces satanés….

— Je sais.

Seyla releva la tête.

— Tu es blessé ?

— Non, plus maintenant.

Ilva lui envoya le torchon dans le bras et se détacha de lui pour s'essuyer le visage avec la paume, en pressant fort, du bas vers le haut.

— À table, dit-elle. Tout de suite.

Le vif était déjà prêt.

Ilva sortit les bols du seau posé près de la porte, trois blocs taillés dans la glace du canal des Fondeurs, creusés au ciseau la veille, les parois épaisses de deux doigts. Elle les posa sur la table de bois. Puis elle apporta la marmite et versa.

Le bouillon d'argentée entra dans les bols en fumant, et la glace se mit à travailler tout de suite. Cael entendit le craquement, ce grésillement fin qui montait des parois pendant que le chaud creusait le froid par l'intérieur.

Seyla avait déjà sa cuillère en main avant que sa mère ait fini de verser.

Ils mangèrent. La chair de l'argentée se détachait en lamelles, blanche, presque sans goût sans le poivre gris que Ilva mettait au fond, et le bouillon devenait plus clair à mesure que les parois fondaient dedans. Seyla avalait par grandes cuillerées en soufflant dessus à peine, la tresse ramenée derrière l'épaule, un coude sur la table que sa mère lui fit descendre deux fois.

Au tiers du repas, une fissure partit du fond de son bol et remonta jusqu'au bord.

— Non, dit-elle. Non non non.

Cael tendit la main gauche et posa deux doigts contre la paroi.

Le froid partit de sa peau et entra dans la glace, la fissure s'arrêta net et se referma en blanchissant, et les parois reprirent un doigt d'épaisseur. Le bouillon cessa de fumer.

Seyla le regarda faire avec la cuillère arrêtée à mi-hauteur.

— C'est de la triche.

— Oui et je triche vachement bien, confirma Cael.

Ilva riait dans son bol sans lever les yeux.

Seyla parla de l'école au moment du pain.

Elle parlait vite quand elle parlait de l'école, sans reprendre son souffle aux bons endroits, et elle recopiait la voix de son maître sur les passages qu'elle voulait dire exactement juste.

— On a fait les reliques aujourd'hui.

Cael reposa son morceau de pain.

— Oh, intéressant, et alors qu’as-tu appris ?

— C’est un objet qu'on infuse avec une écriture. Une vraie écriture, prise dans un grimoire, et qu'on met dedans pour qu'elle y reste. Maître Julo a dit que c'est la chose la plus difficile que les gens savent faire.

— Il a dit ça ?

— Il a dit que c'est plus difficile que tout le reste. Parce qu'un objet, ça n'a pas d'âme. Une pierre elle a pas d'âme, une épée elle a pas d'âme, un anneau non plus. Donc quand tu y graves une page, elle a rien à quoi s'accrocher.

Elle prit sa cuillère et la planta debout dans ce qui restait de son bouillon.

— Le rituel, il est long. Des heures, et c'est que la préparation. Après, c'est pas fini, c'est là que ça commence vraiment. Avec un grimoire la page elle se pose toute seule, elle sait où aller. Là non. Là c'est le graveur qui doit la pousser dans l'objet, et il doit tout faire lui-même, tout le long.

— Et comment on pousse une page ?

— Ça dépend. Maître Julo dit qu'il y a plusieurs façons, et que chaque graveur a la sienne. Lui il dit que la sienne est la bonne, mais il dit aussi que les autres disent pareil.

— Hm. Maître Julo pourra peut-être graver une écriture sur mon épée.

— Si tu as une écriture en plusieurs exemplaires et beaucoup d'or, je pense qu'il le fera avec plaisir.

— Mince. Ce n'est pas pour tout de suite, alors.

Il croisa le regard d'Ilva par-dessus la table et celle-ci lui lâcha un sourire.

— Et s'il rate ? Qu'est-ce qui arrive à la page ? Continua Cael.

Il connaissait la réponse. Il aimait bien voir jusqu'où sa fille avait retenu.

— Elle est détruite. Pour toujours. Pas rendue au grimoire, pas récupérable. Détruite. Maître Julo dit qu'il y a des écritures qui existent plus du tout dans le monde, à cause de graveurs qui ont raté. Il dit qu'une relique coûte plus cher que l'écriture qu'il y a dedans, parce que le prix c'est pas l'écriture. C'est toutes celles qu'on a perdues avant.

Ilva remplissait un gobelet d'eau à côté d'elle et ne disait rien.

— Et même une mineure, continua Seyla. Même une mineure c'est presque impossible. Presque personne y arrive. Alors une simple, ou une majeure, tu peux même pas en parler. Maître Julo a dit que les meilleurs graveurs du monde ils sont à Dolmira.

Cael prit son gobelet et but.

Et la matière veut jamais bien.

Cael passa le pouce sur sa chemise, à hauteur du flanc, à l'endroit où la couleur n'était pas la sienne.

Il reposa le gobelet.

Seyla se pencha en avant, les deux avant-bras sur la table.

— Papa. Tu étais à Dolmira, non ?

La pression lui revint d'un coup. Il était à moitié mort quand il l'avait sentie, à plat sur les dalles, et pourtant c'était ça qu'il avait retenu, pas la douleur. Le mana de Numa, à côté, n'était rien. Rien du tout. Ça venait de loin au-dessus, du sommet des Chapitres. Un septième ? Un huitième ? Un... neuvième ?

Il n'avait jamais su. Personne n'avait daigné lui raconter. On lui avait dit que plusieurs hommes s'étaient enfuis, qu'une force obscure avait emporté Nox jusqu'au tournoi des cinq royaumes et qu'il y avait volé la récompense. C'était tout. On l'avait laissé avec ça.

— Cael ?

Il releva la tête. Ilva le regardait.

— Oh. Excusez-moi. Mais oui, ma chérie, j'y étais.

— Alors t'en as croisé ? Des graveurs ?

Cael la regarda. La tresse défaite d'un côté. Le blanc des cheveux qui prenait la lumière de la lampe et la renvoyait sans la garder. Les yeux de sa mère.

— Non.

— Pas un seul ?

— Pas un seul. Mais si tu continues à avoir de bonnes notes, on ira en voir. On dit que ce sont les plus doués des cinq royaumes.

Elle se rassit contre le dossier, déçue, et attaqua la fin de son bol avant qu'il ne cède pour de bon.

Après le repas il porta Seyla jusqu'à sa chambre pour la coucher. Elle s'endormit avant qu'il ait fini de remonter la couverture. Sa main était sortie du drap et pendait dans le vide, et Cael la prit pour la remettre à l'intérieur.

Elle était chaude. Elle l'était restée toute la soirée, à table, dans le couloir, contre son ventre.

Il garda cette main dans la sienne quelques secondes de plus, et rien ne passa.

La chaleur ne montait pas. Elle ne montait plus depuis deux ans, elle s'arrêtait à la surface de sa peau et redescendait, et la paume de sa fille se refroidissait dans la sienne pendant qu'il la tenait.

Cael reposa la main sur le drap, se releva et souffla la lampe.

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Ilva s'endormit contre lui.

Elle dormait sur le flanc, un bras en travers de sa poitrine, le front contre son épaule, et sa respiration ralentissait par paliers, trois ou quatre respirations à chaque palier, jusqu'à ce plateau qu'elle tenait ensuite jusqu'au matin. Cael connaissait le rythme. Il l'avait entendu onze ans.

Il regardait le plafond.

En temps normal il aurait été abattu d'avoir échoué sa mission mais des éléments attiraient toute son attention.

L'affaire des fermes ne tenait pas debout.

Il y avait des femmes attachées dans une cour, à quatre heures de cheval d'une cathédrale, et on leur prenait les grimoires des nouveau-nés. Trois sites. Pas trois cabanes, trois exploitations, avec des hommes payés, des vivres, des charrettes qui entraient et qui sortaient, des routes. Cael avait passé onze ans à savoir ce que voyait un évêque depuis son siège, et un évêque voyait tout ce qui roulait sur ses routes. Ordan avait administré le quadrant sud-ouest pendant seize ans et avait donc orchestré ça durant quoi ? une dizaine d’années ?

Ensuite le dominion sacré.

Depuis la bataille contre le culte Il n'avait eu aucune nouvelle. Ni convocation, ni accusé de réception, ni un frère envoyé lui dire d'attendre. On l'avait soigné, on lui avait payé le meilleur médecin de la province, et Hessen lui avait dit qu’il devait rentrer à Nerevia.

Et Numa.

Une dame de son rang ne disparaissait pas quatorze jours sans qu'un ordre circule quelque part. Cael avait demandé. Deux fois. On lui avait répondu que ce n'était pas de son ressort.

Il tourna la tête vers la fenêtre. Le volet laissait passer une ligne blanche, la lumière du canal gelé qui remontait entre les maisons.

Hessen.

Le Dominion avait envoyé Hessen. Cael avait accepté ça sans y penser une seconde, à l'époque, parce qu'un siège vacant se remplit et qu'un homme compétent était arrivé.

Sauf qu'un siège de Dolmira se remplit avec un homme de Dolmira. C'était la règle depuis toujours, et elle n'était pas administrative, elle était pratique. Un évêque prend une province en main d'autant plus vite qu'il en connaît déjà les familles, les routes et les dettes. Le quadrant sud-ouest ne comprenait pas la disparition d'Ordan et il fallait rétablir la confiance d'une région entière. Or pour rétablir la confiance d'une région, on lui envoie un des siens.

On avait envoyé un évêque d'un autre royaume. Un homme sans une seule attache dolmiriane. Un homme qui ne devait rien à personne sur place, qui ne connaissait aucune famille, qui n'avait aucune raison de protéger quoi que ce soit dans cette province.

Ou qui n'avait aucun moyen de savoir ce qu'on y avait laissé faire pendant seize ans à moins que...

Cael resta immobile.

Ilva bougea contre son épaule et remonta le drap sur eux deux sans se réveiller.

Cael ne dormit pas. Il resta sur le dos, les yeux ouverts dans le noir.

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