Les cris arrivèrent. Une femme sur le quai lâcha son panier, hurla, et la foule du port se déchira autour du ponton, passants fuyant vers les entrepôts, dockers reculant en se bousculant. Sur les navires voisins, personne ne fuyait. Les marins s'étaient figés le long des bastingages et regardaient, muets, la peur imprimée sur les visages. Pas un ne cria. Pas un ne descendit.
Nox ne bougea pas.
Sur le ponton, trois brumes sombres s'élevèrent des cadavres et se condensèrent en grimoires, flottant au-dessus de leurs propriétaires morts. Trois seulement : les deux autres membres avaient basculé dans l'eau du port, et leurs livres avec eux.
Pas le temps ni l’envie de les absorber. La foule fuyait, ce qui voulait dire que la garde ou l’Eglise arrivait. Nox enjamba deux corps et marcha droit vers le grimoire d'Orsel.
Une écriture de vent. Il devait récupérer le plus de choses de valeur, Nox savait que rien dans ce monde n’était gratuit, alors une fois qu’il serait à l’Archivum le remède pour sa malédiction ne le serait sûrement pas.
Il porta son index à sa bouche et s'ouvrit la pulpe d'un coup de dents. Le sang perla. Il s'accroupit et réfléchit une seconde.
Son doigt courut sur les planches, précis, sans une hésitation. Les segments du cercle s'alignèrent, la rupture se plaça au degré exact, et le symbole s'illumina d'une lueur terne. Trente secondes. Pour quiconque connaissait les rituels, c'était une prouesse à son âge.
Le grimoire d'Orsel s'ouvrit au-dessus du cercle et ses pages défilèrent. L'écriture de vent apparut, ses lettres remuant sur la page. Puis les pages continuèrent de tourner, et Nox haussa un sourcil.
Tout à la fin du livre, une seconde écriture dormait. Une passive.
Tiens donc. Le vieux porc cachait bien son jeu.
Il répéta le processus. Deuxième cercle brisé, trente secondes, deuxième page arrachée dans une déchirure de lumière. Les deux pages étaient dans sa main, encore tièdes du mana de leur mort, et il les glissa aussitôt dans son anneau dimensionnel.
Son regard retomba sur le grimoire d'Orsel, vidé mais intact, qui flottait toujours au-dessus du cadavre, un mois auparavant il aurait tout donné pour l’absorber..
Une masse tomba du ciel.
Son sens du vide la hurla avant que ses yeux ne la voient : un poids en hauteur, fondant sur lui à pleine vitesse. Nox eut une demi-seconde d’hésitation puis se jeta en arrière d'un bond court, et une épée s'abattit à l'endroit exact où il s'accroupissait. La lame traversa les planches du ponton et s'y enfonça jusqu'à la garde dans une explosion d'échardes.
Nox leva la tête. Une silhouette se redressait au-dessus de l'épée, découpée en noir dans le soleil de midi. Impossible de distinguer un visage, un uniforme, un blason. Juste une forme, et le crissement de la lame qu'on arrache du bois.
Au même instant, son sens du vide s'affola dans son dos. Un deuxième homme, arrivé sans un bruit, et une pression de mana qui enflait à toute vitesse. Une bourrasque partit. Trois fois la puissance de celle d'Orsel.
Des hommes de l'Église, sans doute. Ou des nobles de la famille de la fille. Ou des chasseurs de primes. Depuis son irruption au tournoi des cinq royaumes, il portait une prime sur la tête, il n'en doutait pas. L'Église le voulait mort bien avant ça ; désormais, les nobles et tous les chasseurs du continent s'étaient joints à la file.
Nox ne se retourna pas. Etrangement il n’avait plus cette haine aveugle envers l’Eglise…
Il disparut et réapparut à la limite extrême de son sens, sur un toit d'entrepôt. Disparut. Une ruelle. Disparut. Un balcon. Disparut.
Quand il s'arrêta enfin, plaqué contre un mur dans une cour intérieure, le port n'était plus qu'une rumeur au loin. Sa respiration sciait sa gorge. Son pouce trouva l'anneau à son doigt. Les deux écritures y dormaient, à l'abri.
Nox venait d'être repéré. Désormais les chasseurs de primes et les hommes de l'Église fouilleraient chaque recoin de la capitale pour le débusquer. La situation ne tiendrait pas. Il s'était échappé grâce à son écriture, mais il ne se berçait d'aucune illusion : il existait forcément des écritures capables de contrer la sienne, ou de le pister où qu'il aille. Tant qu'il n'aurait rien pour masquer son mana, il resterait une traînée lumineuse au milieu de la nuit. Il devait rejoindre l'Archivum, et vite.
Il releva la tête, et pour la première fois il regarda vraiment la capitale.
Des quartiers entiers flottaient au-dessus de lui, suspendus dans le vide, reliés par des rues qui grimpaient dans le ciel sans un pilier pour les porter. Des passants y marchaient à l'aplomb des toits, indifférents au gouffre sous leurs pieds. Sa gorge se serra. Il chercha le mana qui soutenait tout cela et n'en trouva la source nulle part. Aucune écriture connue de lui ne soulevait une ville. Son esprit tourna autour du problème sans trouver de prise.
Je dois changer de déguisement maintenant...
Nox laissa filer son sens du vide autour de lui. Un passant glissait dans le ciel du quartier, porté par la rue volante au-dessus de sa tête. Sa corpulence dessinait un homme, trop massif pourtant pour épouser sa propre carrure. Il patienta, assis. À sa gauche, un étang étroit longeait la ruelle. Trois silhouettes étaient juste au-dessus, un couple et un enfant. Derrière lui, dans la rue basse, une femme d'un mètre soixante passa sans ralentir.
Puis un corps sec d'un mètre quatre-vingt-cinq entra dans la limite de son sens du vide, là-haut, sur la rue volante. Aucune trace de mana. Un Chapitre 1, peut-être même un sans-écriture.
Il attendit que la famille qui précédait l'homme oblique vers la gauche. À l'instant où elle disparut, il se téléporta dans son dos et lui planta sa dague dans le cou, la main refermée sur la plaie pour qu'aucune goutte ne vienne souiller le tissu. Le corps s'affaissa. Nox le retint et le déposa au sol avec lenteur.
Une tunique blanche, un pantalon de toile beige, des savates de corde usées au talon. Les paumes de l'homme étaient croûtées de poussière, sa peau cuite par le soleil trahissait le bas peuple. Dommage. Nox aurait préféré un noble mais son déguisement n'en serait que plus discret.
Il dévêtit le cadavre, enfila les vêtements, puis fit basculer le corps dans son anneau dimensionnel. Son anneau faisait une cachette parfaite pour les morts. La pensée le traversa sans qu'il la retienne.
Il reprit sa dague et trancha ses cheveux. Une coupe militaire lui resta entre les doigts, ratée, inégale d'une mèche à l'autre. Dans le reflet de la lame, il revit Althar, sa coupe courte toujours nette, jamais une mèche de travers. La sienne n'avait rien à voir.
Il tendit la main. Les deux pages sortirent du vide et se posèrent sur sa paume, tièdes encore.
La passive d'abord. Une page hors d'un grimoire ne servait à rien, il fallait qu'elle rentre, et une passive n’avait pas besoin d’aller sur les emplacements actifs: elle tenait dans les emplacements verrouillés, cinq au maximum, dont un lui était déjà pris.
Restait le problème.
Le rituel d'intégration jugeait l'élément. Si une page n’était pas du même élément que le sien, le grimoire la recrachait. Orsel soufflait des bourrasques. Si cette seconde page tenait elle aussi de l'air alors le rituel échouerait.
Si seulement je savais lire les pages d’écritures…
Une idée traversa Nox, s’il pouvait utiliser un second élément le problème disparaissait.
C’est sans doute l’occasion..
Nox pesa ça un moment, accroupi dans l'ombre du toit, la ville qui bruissait vingt mètres plus bas.
Il ouvrit l'anneau.
Le premier grimoire tomba dans sa main. Il le posa contre sa poitrine et y injecta son mana. Le livre s'enfonça, se défit, se dilua en une brume tiède qui passa la peau et alla se ranger quelque part sous les côtes. Trois secondes. Le deuxième fut plus rapide. Le cinquième, à peine une pression. Que des grimoires de Chapitre 1, ils devaient sans doute appartenir à des dépossédés peut-être même le grimoire de ceux des fermes…
Nox préféra ne pas y penser, il enchaîna sans compter, la main plongeant dans le vide et ressortant pleine, encore, encore, et le toit se couvrit d'une buée sombre qui montait de son torse à chaque absorption et retombait aussitôt. Ce n'était pas de la puissance. C'était du volume. Des vies entières réduites en matière, avalées à la file par un garçon accroupi qui ne les regardait même plus.
Au cinquantième, quelque chose céda.
Le mana lui monta dans la gorge, déborda, se rétracta, et se réinstalla plus haut qu'avant. Bien plus haut. Le passage du premier au deuxième Chapitre avait été un cran ; celui-ci fut un étage. Sa lueur enfla dans sa poitrine, il la sentit s'étaler jusqu'aux doigts, jusqu'aux tempes, et pour la première fois depuis la plage il eut la sensation d'être plein.
Puis, tout au fond de son grimoire, un emplacement s'ouvrit.
Chapitre 3.
Il aurait pu y mettre le vent. Là, tout de suite. Une active dans une main qui n'avait jamais eu que la téléportation, un poing d'air à jeter sur les gens au lieu de la seule fuite.
Il regarda la page une seconde de plus, puis la renvoya dans l'anneau.
La rafale d'Orsel n'avait pas suffi à tuer un homme sur un ponton. Une mineure de vent, sur un porteur d'espace, avec un rituel qui pouvait la réduire en poussière. Il y avait une manière plus intelligente de la dépenser : intacte, sur une page, il pouvait la vendre ou l’échanger.
La passive, en revanche.
Il traça le cercle sur les tuiles, ouvrit la paume, et fit courir la dague en travers du pouce. Le sang tomba au centre. Le symbole prit, la page s'éleva, se coucha à plat au-dessus du cercle, et se mit à battre. Une fois. Deux fois. Nox retint son souffle.
À la troisième, elle s'enfonça dans son grimoire dans la partie des écritures verrouillées sans résister.
Puis une porte claqua sur la rue volante en dessous, et un homme sortit.
Il apparut à l'esprit de Nox avant d'apparaître à ses yeux. Une lueur, nette, découpée, à huit ou neuf mètres, avec une texture propre qu'aucun autre mana n'aurait eue. Il en lut la densité, la profondeur, la manière dont elle se tenait au corps.
Chapitre 1, Nox en était sûr.
L'homme passa sous le toit, tourna au coin, et sa lueur s'effaça au dixième mètre.
Nox referma la main sur sa paume ouverte.
Dix mètres. Tout ce qui portait du mana à dix mètres, il le verrait, il le mesurerait, il le classerait sans lever les yeux.
Il aurait préféré l'inverse. Une écriture qui éteignait la sienne plutôt qu'une qui allumait celle des autres. Le port grouillait de robes grises, et il rentrait de sa promenade avec le pouvoir de les voir venir sans le moindre moyen de les empêcher de le voir.
Il essuya son pouce sur sa tunique neuve.
Ça ferait l'affaire.
Nox se mit en route vers le port principal de la capitale.
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Une fois arrivé au port il descendit vers les quais la tête basse, le col de la tunique remonté sur la nuque, et laissa la foule le prendre comme un courant prend une feuille. Autour de lui les corps se pressaient par centaines, portefaix aux épaules pelées, marchands qui jetaient leurs prix par-dessus le fracas des grues, familles entassées sur leurs malles, et de tout ce grouillement montait une rumeur de mana, épaisse, brouillée, tissée de mille signatures qui se chevauchaient jusqu'à n'en former qu'une seule. C'était pour cela qu'il était venu ici plutôt qu'ailleurs. Sa propre lueur, celle qu'il ne savait toujours pas éteindre, se noyait dans ce vacarme invisible comme une torche jetée au cœur d'un incendie.
Il garda les yeux au ras des pavés et compta les bottes.
Les premières apparurent près d'un empilement de tonneaux, deux paires immobiles quand tout remuait autour d'elles. Nox n'eut pas besoin de relever le front pour comprendre. Le tissu tombait droit, sans un pli de trop, une coupe que le bas peuple ne portait pas et que les nobles ne s'abaissaient pas à montrer dans la boue d'un quai. L'Église. Ils s'étaient postés là où le flot se resserrait avant la passerelle, à l'endroit précis où chaque voyageur devait ralentir, et leur regard passait sur les visages avec la lenteur d'une paume qui palpe une plaie.
Sa gorge se noua. Il ne changea rien à son pas. Ralentir aurait été une faute, forcer l'allure une autre ; il resta une bille parmi les billes, roulée par la pente, et laissa leur attention glisser sur son crâne mal tondu sans s'y accrocher.
Nox se demanda si l’Eglise savait qu’il n’avait plus qu’un bras. Dans tous les cas sa plus grande force était d’être passé Chapitre 3. Les deux personnes l’ayant attaqué avaient forcément relayé l’information que Nox était toujours au Chapitre 2.
Les deux regards se posèrent sur lui, hésitèrent le temps d'un demi-battement, puis coulèrent vers la file suivante. Il passa entre les deux robes. La sueur lui colla le tissu aux reins.
Au bout du quai, l'eau s'ouvrait sur un bassin large, et sur ce bassin reposait le navire.
Nox releva les yeux malgré lui. Le voilier écrasait de sa masse tout ce qui flottait alentour, coque d'argent, mâts dressés si haut que leur cime semblait vouloir rejoindre les quartiers suspendus dans le bleu, et sur les vergues des voiles d'un blanc de neige fraîche, tendues sans qu'un souffle ne vienne les gonfler.
Rien dans sa mémoire ne s'en approchait. Les barques crasseuses de Nerevia, la panse puante du Grand Large où il avait voyagé roulé contre des poissons morts, tout cela appartenait à un monde que celui-ci ne daignait pas connaître. C'était le navire qu'il était venu chercher. Il ne transportait pas des hommes ; il transportait ceux qu'on jugeait dignes d'y monter.
Une passerelle unique reliait le quai au flanc d'argent, et à son pied une file s'étirait, tenue en respect par un seul homme qui enregistrait les montants.
Nox s'y glissa et fit du silence des autres le sien.
Le contrôleur portait le noir et l'or. Un manteau long fendu sur la hanche, le col rigide monté jusqu'à la mâchoire, et sur les bords du tissu des liserés dorés en lignes trop serrées pour être de la broderie. Une double rangée d'étuis cylindriques dorés lui barrait la hanche. Un registre ouvert au creux du bras. À chaque voyageur il posait les deux mêmes questions, le prénom et le Chapitre, et pendant que la bouche répondait sa main gantée se levait vers le torse de l'autre sans le toucher, doigts écartés, tendus. De l'écriture d'or courait sur le dos du gant, du poignet jusqu'à l'ongle.
Nox saisit le procédé dès la troisième personne. L'homme ne se fiait pas aux mots. Il lisait le mana sous les mots, jaugeait la profondeur du grimoire à même l'âme, et n'inscrivait sur son registre que ce que sa paume lui confirmait. Un mensonge se serait effondré à la première syllabe.
La file avança. Nox tint son regard bas et écouta le bois craquer sous les pas de ceux qui montaient.
Devant lui patientait un garçon maigre, les mains nouées sur une besace, dont le poids passait sans cesse d'un pied sur l'autre. Quand vint son tour il se pencha vers le contrôleur avec trop d'empressement, murmura un prénom que Nox n'entendit pas, puis annonça d'une voix mal assurée :
— Chapitre deux.
La paume gantée se leva, les doigts s'ouvrirent devant la poitrine du garçon. Un temps passa. L'homme referma son registre d'un coup sec sans y avoir rien tracé.
— Tu mens Chapitre un, dit-il. Le navire ne prend personne sous le seuil. Écarte-toi.
— Je vais franchir le palier cette semaine, je le sens, laissez-moi seulement…
— Écarte-toi.
Deux gaillards adossés à la rambarde se décollèrent du bois sans un mot, et le garçon mesura enfin ce que pesait sa parole contre une paume qui lisait les âmes. Il recula, la nuque rentrée dans les épaules, et se dissout dans la foule du quai. La file se resserra d'un cran.
C'était le tour de Nox.
Le contrôleur ne quitta pas tout de suite son registre des yeux. Il tendit les doigts vers le torse de Nox, distrait, et Nox retint son souffle au fond de ses côtes. Aucun voile à jeter sur ce que l'autre allait toucher. Sa lueur était là, entière, offerte au premier venu qui saurait la lire. Tout ce qui le séparait des fers tenait dans le tumulte alentour, dans cette marée où sa marque se délayait au point d'en perdre les contours.
Les doigts trouvèrent sa profondeur, et l'homme s'immobilisa.
Son front se plissa. Il leva enfin le regard, parcourut la tunique poudrée de poussière, les paumes croûtées empruntées à un mort, la coupe ratée qui dénudait le crâne par plaques, puis revint à ce que sa paume lui soufflait. Le pouls de Nox cogna contre sa carotide, une fois, deux fois, chaque coup une porte prête à s'ouvrir sur la fuite ou sur la lame.
Il reprit son stylet.
— Le nom.
La question tomba, plate. Nox ouvrit la bouche, et dans l'instant où l'air franchit ses lèvres un visage remonta du fond de lui sans qu'il l'eût appelé. Oris, penché sur ses deux lames au coin d'un feu, les nommant à mi-voix pour lui seul. Le nom de la lame lui vint à la gorge.
— Aube.
Le stylet gratta le registre. L'homme ne releva pas la tête.
— Seuil franchi, Aube. Monte. Fais attention, ton grimoire est étrange, comme si… comme si tu n’étais pas son seul maître.
Le long de l'échine de Nox, un fil de froid remonta jusqu'à la nuque. La marque.
Il fit remonter jusqu'aux muscles de son visage l'ennui d'un passager pressé d'embarquer.
— Je monte.
Nox posa le pied sur la passerelle d'argent. Sous ses semelles le métal renvoyait le ciel.
Il monta vers le pont en portant le nom d'un mort, un nom de lame qui disait l'aube, tandis que sous ses haillons couvait une lumière qu'aucun des cinq dieux permis n'aurait reconnue pour sienne.
Derrière lui, les deux robes de l'Église fouillaient encore la cohue en quête d'une flamme solitaire, et la flamme leur passait sous le nez, drapée de crasse, montant sans hâte vers l'Archivum.
