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Chapter 59 - Un trajet en bateau

La cale du Grand Large sentait le sel, le bois humide et la mort froide.

Nox était assis entre deux piles de caisses, le dos contre la coque, la lance en travers des genoux. Autour de lui, des dizaines de caisses cloutées, empilées jusqu'aux poutres. Du maquereau, du congre, des poissons plats qu'il ne connaissait pas, tous couchés sur des lits de sel. Il s'était glissé à bord pendant le chargement, dans le va-et-vient des dockers, et personne n'était descendu depuis le départ.

Son estomac se tordit. Toute cette chair à portée de main, et rien pour la cuire. Le poisson cru salé lui brûlerait la gorge et le ferait vomir en une heure, il l'avait appris à ses dépens sur le rivage.

Il ferma les yeux et laissa le roulis le bercer. Le voyage se passait bien. Trop bien pour ne pas en profiter et réfléchir.

Nox tendit la main. Son grimoire se matérialisa au-dessus de sa paume dans une brume sombre. Il tourna les pages jusqu'à la marque.

Rien.

Depuis l'incident, plus rien. Pas une pulsation, pas un murmure, pas cette pression familière derrière les yeux, pas de cauchemar, enfin du peu qu’il arrivait à dormir. La marque restait là, imprimée dans la page, mais inerte. Morte en apparence mais il savait qu’elle était toujours en vie.

Elle devait reprendre des forces. Reprendre des forces pour encore plus détruire la vie de Nox.

 Ce sommeil lui offrait un luxe rare : du temps. Du temps pour trouver comment l'arracher de son grimoire pour de bon. Et enfin il pourrait être en paix avec ses parents et Oris s’il voulait bien encore de lui.

Une secousse traversa la coque entière. Nox, assis, partit en avant et s'écrasa à plat ventre sur les planches. Autour de lui, un fracas : plusieurs piles de caisses glissèrent, deux se renversèrent, le bois claqua contre le bois et des poissons se répandirent sur le sol dans une pluie de sel.

Au-dessus, des cris, des pas précipités. Puis une voix qui perça le plafond :

— Va voir en bas !

Merde.

Nox se releva d'un mouvement. L'échelle de cale grinça déjà sous des bottes. Il recula dans le coin le plus sombre de la salle, entre la coque et une pile intacte, et ferma les yeux.

Son sens du vide se déploya. La cale cessa d'être une image pour devenir un volume. Chaque caisse, chaque poutre, chaque interstice existait dans son crâne avec une netteté parfaite, et au milieu de ce volume, une masse chaude descendait l'échelle. Un homme. Seul. Une lanterne à la main droite.

La lumière balaya la cale. Le marin avança entre les rangées, enjamba les poissons répandus, jura entre ses dents. Son cône de lumière tournait avec lui, et Nox voyait ce cône dans son esprit avant même qu'il ne bouge, le devinait aux épaules de l'homme, à l'angle de son poignet.

La lumière glissa vers son coin.

Nox disparut.

Il réapparut sans un bruit trois mètres derrière le marin, accroupi derrière la pile que l'homme venait de dépasser. La lanterne éclaira un angle vide.

Le marin redressa deux caisses en soufflant, poussa les poissons du pied contre une rangée. Il fit encore un tour complet de la cale. Deux fois, sa lumière frôla Nox. Deux fois, Nox n'était déjà plus là, glissant d'ombre en ombre par bonds silencieux, toujours dans le dos de l'homme, patient, réglé sur sa respiration.

— Rien en bas ! C'est les caisses qu'ont bougé !

Les bottes remontèrent l'échelle. La trappe claqua.

Nox se rassit dans son coin, exactement à la même place, et rouvrit les yeux. Son cœur n'avait pas accéléré une seule fois.

Le reste du voyage se déroula sans imprévu. Quand la coque racla enfin le quai et que les chaînes de l'ancre se déroulèrent dans un vacarme de métal, Nox était déjà debout dans le noir, capuche relevée, prêt à se fondre dans le déchargement.

Ils étaient arrivés.

Le sens du vide de Nox balaya la coque. Le déchargement n'avait pas commencé, l'équipage s'affairait encore sur le pont, et juste sous la trappe de cale, le ponton s'étendait, désert sur trois mètres.

Il disparut.

Ses pieds touchèrent les planches du quai sans un son. L'air libre, l'odeur de la ville derrière les entrepôts, la foule d'Aera à cent mètres. Il fit un pas.

— Alors, le clandestin. On descend sans payer ?

Nox se figea. Ils étaient cinq, déployés en arc de cercle entre lui et le quai. Des hommes du Grand Large, chacun un couteau à la main. Pas des armes de guerre : de longs couteaux à poisson, larges, au fil usé par des années de découpe. Ça tranchait un congre en deux gestes. Ça ouvrirait un homme pareil.

Orsel se tenait au centre, les bras croisés.

— Tu croyais quoi, gamin ? Que j'allais rien sentir ? T'as utilisé une écriture juste en dessous de mes pieds. Mon navire, ma coque, mon mana qui dort dedans. Autant pisser dans ma chope et espérer que je remarque pas le goût.

— Je n'ai rien pris dans les caisses. Pas besoin d'en faire toute une histoire.

Sa voix sortit plate, fatiguée. Les cinq hommes ne bougèrent pas.

Une écriture qui masque le mana. Voilà ce qui lui manquait.

Son sens du vide travaillait déjà. Derrière la rangée d'hommes, un espace entre deux piles de cordages. Sur sa gauche, le toit plat d'un entrepôt. Deux sorties propres. Il n'avait qu'à choisir, disparaître, et cette histoire ne serait qu'une contrariété de plus.

— Remarque…

Orsel renifla, et un sourire lui tordit la bouche.

— J'aurais dû deviner à l'odeur. T'es un esclave de dépossédé, pas vrai ? Un sale petit esclave qui s'est enfui de chez ses maîtres. Mais alors je me demande… où est-ce que t'as dégoté ton écriture ? En la volant, je parie.

La tête de Nox se releva d'un coup.

Ses yeux trouvèrent ceux d'Orsel et s'y plantèrent. Le ponton, les cordages, le toit de l'entrepôt, les deux sorties propres : tout cela s'effaça de son esprit d'un seul bloc. Sa main plongea dans le vide, et sa lance jaillit de l'anneau où il l'avait rangée pour passer inaperçu.

Le premier homme n'eut pas le temps de lever son couteau. Nox apparut contre lui, si près que leurs poitrines se touchaient presque, et la lance lui traversa la gorge de bas en haut. Il l'arracha dans un geste sec et disparut avant que le corps ne plie les genoux.

Le deuxième se retournait encore vers le bruit quand la pointe lui entra sous l'omoplate et ressortit par le sternum. Nox posa un pied sur son dos, dégagea sa lance d'une poussée, et le troisième hurla enfin, le couteau brandi, en chargeant l'endroit où Nox se trouvait.

Nox ne s'y trouvait plus.

— Écarte-toi !

Orsel avait ouvert son grimoire. Une page brilla, et une bourrasque comprimée partit de sa paume, un poing d'air tendu à travers le ponton. Elle n'était pas si puissante. Elle était surtout mal placée : Nox se téléportait déjà sur le quatrième homme, et la bourrasque cueillit le troisième en pleine charge, le souleva du ponton et l'envoya par-dessus le bord. Le corps frappa l'eau du port dans une gerbe, coula d'un mètre, remonta flotter sur le ventre.

Il ne sait même pas qu’on peut utiliser une écriture sans manifester son grimoire ? Pathétique.

Le quatrième homme mourut la bouche ouverte, la lance plantée dans l'œil.

Il ne restait qu'Orsel.

Le capitaine reculait vers son navire, son grimoire ouvert, les pages tournant seules dans un vent qui n'existait pas. Une deuxième bourrasque partit, plus large, plus désespérée. Nox la regarda venir, disparut, et la rafale ne balaya que des cadavres.

— Attends… attends, gamin, on peut…

Nox réapparut dans son dos.

La lance entra sous la nuque et ressortit par la gorge. Orsel resta debout une seconde, les doigts encore crispés sur son grimoire, puis le livre se dissout en brume et le corps tomba à genoux, puis face contre les planches.

 

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