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Chapter 58 - Nouveau départ

Les vagues frappaient le rivage ouest d'Aera.

Nox était assis sur le sable, torse nu, un pantalon de tissu délavé pour seul vêtement. L'homme qui avait quitté le culte n'existait plus. Ses côtes saillaient sous une peau brunie par le sel, ses joues s'étaient creusées, et son bras gauche pendait le long de son flanc, immobile, blanc, du coude au bout des doigts.

Il regardait l'horizon. Quelque part au-delà de cette étendue grise se trouvait l'Archivum.

Les premiers jours, il n'avait rien mangé. Ce n'était pas une décision, il n'y avait pas pensé. Son corps avait fini par le lui rappeler, un matin, en le pliant en deux sur le sable pendant qu'il essayait de se relever, et depuis il mangeait.

Deux semaines de crustacés avaient fait le reste.

Son regard descendit vers l'anneau passé au majeur de sa main droite. En y injectant son mana, il percevait l'espace contenu dans l'objet. Dix mètres sur dix, un volume impossible replié dans un cercle de métal. Et des grimoires. Des dizaines de grimoires. Il avait fait le lien depuis longtemps : cet anneau était destiné au vainqueur du tournoi des cinq royaumes.

Un rire sec lui échappa, râpant sa gorge desséchée. Dans son désespoir, il avait au moins réussi à dépouiller un noble.

Il ne les avait pas encore absorbés, pour dire la vérité, il s'en foutait.

Le sable bougea à dix mètres sur sa droite.

Sans tourner la tête, Nox saisit la lance posée près de lui et la projeta vers le mouvement. Un craquement de coquille. Il se téléporta à l'endroit de l'impact et souleva du bout du fer un gros crabe encore agité de spasmes.

Il le posa sur une pierre plate, cala le corps sous son pied, et frappa la carapace du talon jusqu'à ce qu'elle cède. Il s'accroupit, ramassa les débris de la main droite, aspira la chair jusqu'à la dernière fibre.

C'était plus long qu'avant. Tout était plus long qu'avant.

Il regarda son bras gauche.

La glace prenait la lumière de fin d'après-midi et la rendait en éclats blancs. Elle n'avait pas fondu au soleil, ni dans l'eau de mer, ni la nuit où il l'avait tenue au-dessus d'un feu jusqu'à ce que le bois s'éteigne. Ce n'était pas une blessure. C'était le mana de Cael, logé dans sa chair, qui attendait.

Il se téléporta sur le rocher.

Il ne dit rien. Il ramassa une pierre de la main droite, grise, plate, de la taille de son poing, et posa l'avant-bras gauche sur la roche, paume vers le haut.

Il frappa.

Le premier coup ne fit rien. La pierre glissa sur le givre en produisant un son clair, presque joli. Il frappa encore. Un éclat partit du poignet. Encore, plus bas, sur l'articulation. Le pouce se détacha en trois morceaux et roula sur la pierre. Encore. Il ne visait plus, il abattait le caillou à toute volée sur la longueur du bras, et à chaque coup la toile de fissures s'étendait.

Au neuvième, l'avant-bras céda en entier.

Il n'y eut pas de bruit de chair. Rien qu'un fracas sec, comme un carreau qu'on crève, et le bras se répandit sur le rocher en une centaine d'éclats dont les plus fins glissèrent aussitôt entre les pierres.

Nox lâcha le caillou.

Sa respiration partit. Par saccades courtes, trop rapides, qui ne descendaient pas jusqu'aux poumons, ses épaules qui montaient et retombaient à un rythme que rien dans la scène ne justifiait. Il n'avait rien senti. Pas une seconde. Le membre était mort depuis deux semaines et il venait de le détruire à coups de pierre sans que son corps lui rende autre chose que ça, ce souffle qui s'emballait tout seul.

Il regarda ce qui restait. Trois doigts au-dessus du coude. La coupure était nette, scellée par une couche de givre qui ne saignait pas. La seule chose que Cael lui avait laissée.

Le vent commença à déplacer la poussière brillante sur le rocher.

Nox se releva.

Il hésitait : soit fracasser son crâne avec la pierre dès maintenant, soit détruire sa malédiction d'abord en allant à l'Archivum… Avant de mourir, il aimerait faire du mal au monstre qui avait ruiné sa vie.

— Je vais me forcer à attendre encore un peu. Hmm, comment je vais à l'Archivum, même ? En bateau je suppose.

Il parlait seul. L'habitude s'était installée ces dernières semaines. Peut-être la peur d'oublier comment parler. Peut-être perdait-il la tête. Les deux hypothèses lui semblaient également plausibles, et également indifférentes.

Nox se mit en route en traînant des pieds.

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Le port sentait avant de se voir.

Une odeur de saumure, de sang de poisson et de goudron chaud montait le long de la route côtière, portée par le vent. Nox rabattit sa capuche et suivit le flot des charrettes qui descendaient vers les quais. Personne ne le regarda. Un pêcheur maigre dans un manteau de toile cirée, il y en avait cent autour de lui.

Les quais s'étendaient sur un demi-kilomètre, une forêt de mâts, de cordages et de grues de bois qui hissaient des filets ruisselants au-dessus des pontons. Nox ralentit malgré lui devant les étals de la criée.

Il n'avait jamais rien vu de pareil.

Sur les tables de pierre mouillée s'alignaient des poissons qui n'auraient pas dû exister. Des thons au ventre argenté, d'accord, des dorades, des congres, ça il connaissait. Mais à côté d'eux, un poisson long de deux mètres dont les écailles changeaient de couleur à chaque battement de ses ouïes agonisantes, passant du bleu au violet puis à un noir d'encre. Plus loin, une créature ronde couverte d'épines translucides, dont chaque épine contenait une lueur pâle qui pulsait encore, un cœur de lumière refusant de mourir. Un marchand vidait un poisson à tête plate dont la gueule, ouverte sur trois rangées de dents, était assez large pour avaler un chien. Ses entrailles fumaient sur le pavé, et cette fumée sentait le soufre.

Une femme aux avant-bras couturés de cicatrices découpait au tranchoir une bête serpentine dont le corps, même sectionné en huit morceaux, continuait de se tordre sur l'étal. Les clients marchandaient autour d'elle sans y prêter attention. Un gamin passa en courant, un tentacule gris jeté sur l'épaule, un tentacule qui se terminait par un œil, un vrai œil, jaune, avec une pupille fendue, encore humide.

Nox avait volé un manteau à un pêcheur sur la route ; pour l'enfiler, cela avait été un vrai défi. Il avait coincé un pan de toile entre ses dents, tiré vers le bas jusqu'à faire glisser le tissu sur son épaule gauche, puis rentré le moignon contre son flanc et avait rabattu le manteau par-dessus.

Il s'arracha aux étals et remonta le quai vers les navires. Il repéra un homme trapu, la cinquantaine, qui supervisait le chargement de barils sur un caboteur, une liste à la main, le genre d'homme qui sait tout ce qui entre et sort d'un port.

— Excusez-moi. Je cherche un bateau pour l'Archivum.

L'homme leva les yeux de sa liste. Il ne répondit pas tout de suite. Son regard descendit le long de Nox, la capuche, le manteau de toile cirée trop grand, les chevilles décharnées, les pieds nus sur le pavé mouillé, puis remonta jusqu'à ce qu'on devinait du visage dans l'ombre du tissu. Un sourire tordit sa bouche.

— T'es candidat, toi ? L'épreuve est dans deux jours, petit. Ceux qui la tentent sont déjà sur l'île en train de réviser. Toi, on dirait que t'as perdu un pari contre la mer.

Nox ne releva pas.

— Il y a un bateau, oui ou non ?

L'homme cala sa liste sous son bras, le sourire toujours accroché aux lèvres.

— Pas d'ici. Personne va à l'Archivum depuis ce port, c'est pas la bonne porte. La navette pour l'île, elle part du port de la capitale, et de nulle part ailleurs, je crois qu'il y a un trajet chaque jour.

— Et pour rejoindre la capitale ?

L'homme pointa le menton vers un navire ventru amarré au bout du quai, dont les cales avalaient caisse sur caisse de poisson sous glace.

— Lui. Le Grand Large. Il part dans deux heures livrer sa cargaison à un petit port de la capitale, le port principal d'Aeris est quoi ? À trente minutes à pied. Le capitaine Orsel prend parfois des passagers entre les caisses.

— Où je le trouve ?

— À cette heure-ci ? Dans la taverne au bout du quai, celle avec l'enseigne d'espadon. C'est le gros avec la barbe rousse. Et maigrichon…

L'homme le jaugea une dernière fois, de la capuche aux pieds nus.

— Si t'es vraiment candidat, achète-toi des bottes avant l'épreuve. Ils te laisseront même pas monter sur la navette dans cet état.

Nox hocha la tête. Il jeta un dernier regard aux étals de la criée, où le serpent découpé remuait toujours, et se dirigea vers l'enseigne d'espadon. Les pièces volées tintèrent contre ses côtes.

Le bar se trouvait à vingt mètres des quais.

Nox poussa la porte.

L'odeur le frappa en premier. Sueur, poisson séché, alcool de riz et vin épicé mélangés dans un même air tiède. Une trentaine d'hommes occupaient les tables. Aucun ne se ressemblait. Des marins du Nord aux barbes tressées buvaient face à des marchands drapés de soies claires du Sud. Un colosse tatoué jusqu'au crâne jouait aux dés contre un homme en col de fourrure qui n'avait jamais dû voir la neige de sa vie s'il vivait ici. Sur le comptoir, trois monnaies différentes s'empilaient dans le même bol, et le tavernier les comptait sans distinction.

Aera. Le centre de la carte. Le seul royaume où l'on ne demandait ni d'où tu venais, ni pour qui tu priais, tant que tu payais. Tout le monde venait y faire ses affaires, et personne n'y posait de questions.

Parfait pour un homme recherché par les cinq royaumes.

Nox inspira.

— Je cherche…

Sa voix dérailla dans les aigus. Quelques têtes se tournèrent. Il se racla la gorge, le fond de sa gorge le brûla, puis il reprit plus fort :

— Je cherche Orsel.

Le volume y était. Le reste, non. Une voix plate, usée, sans rien de vivant dedans. La voix d'un homme qui n'avait parlé qu'à des crabes depuis des semaines.

Au fond de la salle, une main se leva au-dessus d'une table. Nox traversa le bar. L'homme devait avoir la cinquantaine, le visage cuit par le sel, des doigts épais refermés sur une chope.

— C'est moi, Orsel. Qu'est-ce que tu veux ?

— Monter à bord. Pour Aeris. J'ai quelques pièces.

Orsel le détailla de la capuche aux pieds, puis un sourire lui fendit le visage.

— Des pièces ? Je prends pas les pièces, gamin. Écriture mineure ou plus.

Il partit d'un rire gras, aussitôt repris par deux hommes à sa table.

Une mineure. Pour une traversée. L'estomac de Nox se contracta. Des mois de chasse, de risques, de sang pour en obtenir une, et ce porc en réclamait le prix pour un aller simple.

— Je n'ai que de l'argent.

— Mensonge.

Orsel se pencha en avant, les narines ouvertes.

— Je sens ton mana d'ici, gamin. Un porteur de grimoire qui se balade avec cette densité-là, ça a toujours une écriture ou deux à céder. Alors fouille ton grimoire et reviens me voir. Sinon, dégage.

Les doigts de Nox se resserrèrent sur le bois de sa lance. Une image se forma d'elle-même : la pointe traversant le crâne d'Orsel, plantée dans le mur derrière, la chope encore fumante sur la table.

Son regard glissa sur la salle. Le colosse tatoué : lent, mais du mana. Deux hommes armés près de la porte. Un troisième au comptoir, dos droit, main jamais loin de sa ceinture. Quatre menaces réelles. Le reste, du bétail. Sept secondes, huit avec les téléportations. Il pourrait vider ce bar avant que…

Puis son regard s'arrêta.

À une table près de la fenêtre, un garçon riait. Jeune, petit de taille, la peau claire, les cheveux noirs en bataille avec une mèche qui lui tombait sur l'œil, la tête rejetée en arrière, la bouche grande ouverte sur un rire qui portait par-dessus tout le reste.

Pik.

Une envie monta du fond de son ventre, brutale, précise : attraper sa propre tête à deux mains et la cogner contre le mur le plus proche.

Sa respiration accéléra, se cassa en morceaux courts, inspirations trop rapides qui ne descendaient pas jusqu'aux poumons.

Alors, du fond de son crâne, la chanson de sa mère remonta. La mélodie qu'elle fredonnait le soir, penchée au-dessus de lui, quand il refusait de dormir dans le noir. Note après note, elle recouvrit les pensées de Nox.

Un pilier, avait dit l'homme au parapluie. Sur ça, Nox était entièrement d’accord.

Sa respiration ralentit. Ses doigts se desserrèrent.

Nox tourna le dos à la table et sortit du bar sans un mot pour Orsel.

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