La pierre de l'arène d'Aera était fendue d'un bout à l'autre.
Theresa traversa ce qu'il en restait, l'aura électrique courant le long de ses bras jusqu'à la pointe du katana, et le souffle de feu passa dans son dos à l'endroit qu'elle occupait une fraction de seconde plus tôt. La chaleur trouva sa nuque malgré la distance. Elle ne la sentit pas.
Rhaegar avançait au centre, torse nu, le feu enroulé autour de ses épaules et de ses avant-bras. Chaque pas noircissait la pierre sous lui. Elle l'avait touché six fois. Six lignes sombres barraient son flanc et sa cuisse, là où la lame était passée et où la foudre était descendue dans le même mouvement. Aucune ne le ralentissait vraiment. Le feu refermait les bords à mesure, et son passif à lui avalait ce que le sien à elle ignorait.
Mais son mana s'épuisait plus vite que le sien. Elle le voyait dans le souffle qui partait plus court entre deux assauts, dans la densité du feu qui montait moins haut qu'au début.
— Tu tiens bien, dit Rhaegar.
Il souriait.
— Personne ne tient aussi longtemps. C'est presque dommage.
Theresa ne répondit pas. Elle calcula. Trois minutes de vitesse, peut-être quatre, avant que sa réserve ne se contracte au point de couper l'aura. Il fallait que ça finisse avant qu'elle ne tombe à sec.
Rhaegar prit appui. Le feu se contracta autour de lui, puis le projeta d'un coup, droit sur elle, la pierre éclatant sous l'impulsion.
Elle se décala. La vitesse la porta sur le côté, et le katana monta pour l'entamer au passage.
La pierre se fendit sous ses pieds, et ce qui en sortit n'était pas du feu.
Trois lianes vertes jaillirent du sol et se refermèrent sur sa cheville droite avant qu'elle ait posé le poids dessus. La traction la déséquilibra. Le poing de Rhaegar passa à un doigt de sa tempe.
Theresa trancha les lianes, roula, se remit en garde. La pierre autour de Rhaegar se soulevait maintenant, crevée de toutes parts, et des dizaines de lianes en sortaient, vertes, épaisses, montant le long de ses jambes sans le brûler.
Sa troisième écriture. Un second élément, débloqué au chapitre trois de son grimoire.
Il écarta les bras. Les lianes se détachèrent de lui et filèrent vers elle en demi-cercle.
Elles s'ouvrirent, contournèrent, fermèrent les angles un par un, et Theresa comprit dans le mouvement qu'elles ne suivaient aucun ordre. L'une feinta vers son flanc gauche, recula quand elle pivota, et frappa le droit à l'instant où elle se découvrait. Elle l'encaissa au ventre. Son corps partit en arrière de deux mètres, et elle vit la marque rouge s'imprimer sur sa peau sans la sentir.
Le feu n'était plus le problème. Les lianes pensaient.
Elle se releva. Sa vitesse ne servait à rien contre des choses qui anticipaient le point où elle voulait être. Raphaël lui avait fait la même leçon dans la salle sphérique, et elle avait perdu ce jour-là.
Theresa coupa l'aura.
L'électricité s'éteignit autour d'elle d'un coup. Le crépitement disparut. Les lianes hésitèrent une demi-seconde, elles lisaient le mana autant que le mouvement, et elle venait de devenir lente, ordinaire, lisible. Deux d'entre elles plongèrent ensemble pour l'empaler.
Elle les laissa venir.
Au dernier instant elle rouvrit l'aura, plein régime, et la vitesse la jeta entre les deux lianes au moment où elles se croisaient. Le katana les frappa. La foudre descendit du ciel blanc et s’abattit sur les lianes, puis le courant courut dans celles-ci jusqu'à la masse qui les nourrissait. Elles noircirent et tombèrent en cendre sur dix mètres.
Rhaegar gronda. Le feu autour de lui faiblit encore, le temps de relancer les lianes, et c'était cela qu'elle attendait. Deux écritures à tenir en même temps.
Il le sentit aussi. Le sourire tomba.
— Bon.
Il inspira. Le torse se gonfla, le feu remonta jusqu'à ses épaules en une colonne, plus dense que tout ce qu'il avait montré. Il prit appui et le feu le projeta vers le haut, la pierre éclatant sous ses pieds. La même image que dans tous les récits qu'on lui avait faits de lui. Le souffle final. La vague qui ne laisse aucun espace.
Il misait tout sur une attaque. Il n'avait plus de quoi en tenir deux.
Theresa ne chercha pas à passer sous la vague.
Elle prit appui sur la pierre fendue, vida sa réserve dans ses jambes, et entra dans le feu de plein fouet. La vague la prit de face. Elle la traversa. La chaleur la couvrit des pieds aux cheveux, le tissu partit en premier, la peau ensuite, et son passif tint la douleur loin d'elle pendant qu'elle montait. Elle vit ses propres bras changer de couleur. Elle ne ralentit pas.
Elle creva la vague par le haut à l'instant où Rhaegar finissait de souffler.
Il la vit arriver. Sortie du feu qu'il croyait sans issue, droit sur lui, le katana déjà levé.
La lame descendit en diagonale et trouva le pectoral. Elle entra. La foudre tomba du ciel et frappa Rhaegar de plein fouet.
Son corps se cambra. Le feu s'éteignit en un souffle, aspiré. Ils retombèrent ensemble.
Rhaegar heurta la pierre le premier. Theresa atterrit à côté, un genou au sol, le katana planté devant elle pour ne pas basculer. Le feu mourut en braises autour d'eux, et il ne se ralluma pas.
Rhaegar respirait. Le pectoral se soulevait et retombait vite autour de l'entaille noire, mais il respirait.
Theresa releva le katana devant son visage. Le métal avait tenu, poli, et lui renvoya la lumière du ciel. Et son visage.
Noir. La peau cuite par plaques, fendue aux pommettes, les sourcils disparus, une croûte sombre là où la joue avait été.
Le silence dura le temps que l'arène comprenne.
Puis le commentateur reprit son souffle.
— VVVVVVVVICTOIRE DE THERESA VOLTARA !
La voix dérapa dans le mana neutre. L'arène explosa.
Theresa ferma les yeux une seconde. Le bruit la traversa sans qu'elle l'écoute vraiment. Elle salua d'une inclinaison du menton, mesurée, comme son père le lui avait appris.
Les soigneurs d'Aera étaient déjà sur Rhaegar. Trois robes blanches, mains posées sur sa poitrine, sur sa tête, sur le pectoral entaillé. Theresa les regarda travailler une seconde, vit que la respiration tenait, et détourna le regard.
Sa mère et Raphaël étaient debout dans la loge de Voltara, à mi-hauteur des tribunes nord. Mira avait les deux mains pressées contre la balustrade, le visage tendu. Raphaël souriait. Pas un grand sourire. Le pli qu'il avait toujours quand il était fier sans vouloir le montrer.
Theresa, le visage toujours brûlé, monta les marches du podium, il était coutume que seul le premier se présente, être deuxième et troisième était une honte pour un noble. Grâce à l’égalité de Lioren contre elle, cela le plaçait en deuxième position devant Rhaegar. Cette idée lui fit esquisser un grand sourire. Un soigneur accourut derrière elle et lança une écriture de soin. Une longue plante fine poussa à côté d'elle, et du bourgeon, une goutte tomba sur le haut de son crâne.
La goutte glissa entre ses cheveux, tiède, puis froide. Elle descendit le long de sa nuque.
Theresa sentit d'abord le crâne. La peau se retendit, le cuir brûlé se détacha en fines pellicules noires et tomba sur les marches. Dessous, une chair neuve, rose, humide. La sensation remonta le long du visage, les joues, les paupières, les lèvres craquelées. Chaque parcelle morte se souleva et partit en poussière.
Elle ferma les yeux. Les rouvrit. La vision était nette. L'œil droit, voilé depuis le coup de Rhaegar, distinguait de nouveau les contours du podium, la foule, le ciel blanc.
La goutte continua. Le cou, les épaules, le bras où le feu avait fondu la manche dans la peau. Le tissu se décolla. La chair sous le tissu se referma. Les cloques crevèrent, se vidèrent, disparurent.
Ses doigts, recroquevillés depuis le combat, se déplièrent un à un.
La plante fine se dessécha à côté d'elle, le bourgeon vide, et retomba en cendres.
Theresa baissa les yeux sur ses mains. Lisses. Intactes. Comme avant.
Le soigneur recula d'un pas, le souffle court.
— C'est fait, dit-il.
Le maître de cérémonie d'Aera arriva, un homme âgé en robe blanche brodée d'or, qui tenait dans ses bras un coffre de bois noir cerclé de fer. Le coffre avait été annoncé depuis le début du tournoi, mais personne dans le public ne savait ce qu'il contenait exactement. La rumeur courait que c'était une quantité d'or gigantesque. Theresa, elle, savait ce qu'il y avait dedans. Comme la plupart des hauts nobles, d'ailleurs.
Le maître de cérémonie posa le coffre sur la table de pierre au centre du podium.
— Princesse Theresa Voltara, première du tournoi des cinq royaumes. L'Église d'Aera vous remet cette récompense, comme il est de tradition depuis trois siècles.
Il s'inclina et recula.
Theresa posa la main sur le coffre.
Le bois était tiède. Elle souleva le couvercle.
L'or éclata dans la lumière.
Des pièces, des lingots, alignés en couches sur trois niveaux. Le public dans les tribunes, qui ne voyait pas l'intérieur, devina à la lueur qui montait du podium et applaudit à nouveau. Theresa entendit son nom scandé. Elle plongea la main dans l'or, écarta deux lingots, et trouva ce qu'elle cherchait au fond.
Un anneau.
Argent ancien, trois pierres noires serties en triangle, gravure intérieure dans une langue que personne au royaume ne lisait plus depuis deux générations. Elle le sortit, referma le coffre sur l'or qui n'avait pour elle aucune importance, et leva l'anneau pour le voir à la lumière du jour.
Cent grimoires enfermés dans un espace dimensionnel. Assez pour équiper une génération entière de combattants sans dépendre des distributions cléricales, sans dépendre des grimoires qu'on arrachait à des nourrissons.
Son père allait être fier d'elle, elle en était certaine.
Elle glissa l'anneau à l'annulaire droit.
Il s'ajusta tout seul, le métal se resserra autour du doigt. La pierre centrale clignota une fois, faible, comme un battement de cœur qui aurait dit oui.
Theresa sourit et leva la main vers la foule pour qu'on voie l'anneau.
Mais soudain, l'air à un mètre d'elle se déchira.
Il n'existait pas de mot pour ça. Theresa connaissait la plupart des écritures de déplacement du continent, son père les lui avait fait étudier, et aucune ne ressemblait à ce qu'elle vit. L'espace ne s'ouvrit pas. Il céda et un corps apparut.
Un garçon.
Quinze ans, peut-être. Couvert de sang, du sien et de celui d'un autre. Le sang sur le visage n'était pas le sien, celui qui coulait du nez l'était. La main gauche gelée. Du givre sur l’avant-bras qui montait jusqu'au coude. Une morsure ouverte à l'épaule. Le front fendu par trois entailles parallèles qui ressemblaient à des coups contre une pierre.
Il pleurait.
Pas un sanglot, un pleur silencieux, continu, les larmes qui descendaient sur les joues sans qu'aucun son ne sorte de la bouche. Ses yeux étaient jaunes. Theresa ne sut pas pourquoi elle nota ce détail en premier.
Et de partout sur son corps, des bras noirs sortaient.
Une vingtaine. Plus, peut-être. Ils émergeaient du torse, des épaules, du dos, des cuisses. Longs, fins, terminés par des paumes à cinq doigts qui ne tremblaient pas. Le mana qui sortait du garçon écrasa l'arène en une seconde.
Le commentateur d'Aera s'était tu.
Toute l'arène, quarante mille personnes, s'était tue.
Theresa eut le temps de penser : qu'est-ce que ?
Puis, une des mains noires fila vers elle.
Plus rapide que l'éclair qu'elle avait fait tomber sur Rhaegar. Theresa recula d'un pas. Le mana de vitesse qu'il lui restait dans les jambes la sauva sans qu'elle ait à le décider, le bond la porta cinquante centimètres en arrière.
Pas assez.
La main passa au ras de son visage. Elle sentit le souffle du déplacement contre sa joue. Et elle sentit, deux fractions de seconde après, qu'il manquait un élément à sa main droite.
Elle baissa les yeux.
Son annulaire n'était plus là.
La main noire avait emporté le doigt entier, sectionné net à la base, avec l'anneau encore dessus. Theresa examina la coupure, la chair était trop nette pour avoir déjà saigné. Le sang commençait à peine à monter sous la peau.
L'anneau !
Elle releva la tête.
Leurs yeux se croisèrent. Theresa avait vu beaucoup de regards dans sa courte vie, des regards de combattants, de princes, de soigneurs, de paysans, et aucun ne ressemblait à celui-là. Il n'y avait pas de colère. Il n'y avait pas de calcul. Il y avait une douleur si large qu'elle débordait du visage, et derrière la douleur, une absence, comme si le garçon n'était pas tout à fait là, comme si une partie de lui regardait à travers les yeux jaunes sans en être propriétaire.
Theresa ancra le visage.
Le grain de la peau sous le sang. La forme exacte des sourcils. La couleur jaune des iris, une teinte qu'elle n'avait jamais vue chez personne.
Le garçon disparut.
L'espace se referma derrière lui comme une bouche qui se ferme, sans son, sans bord. Les bras noirs s'évaporèrent avec lui. Le mana écrasant retomba d'un coup et Theresa eut le réflexe de s'appuyer contre la table de pierre pour ne pas tomber en avant. Ses jambes avaient gardé la tension du combat, plus celle de la peur qu'elle n'avait pas eu le temps de ressentir sur le moment.
Quelqu'un cria dans les tribunes.
Puis un autre. Puis dix. Puis toute l'arène.
Theresa observa sa main droite.
Le sang sortait maintenant. Il coulait sur le dos de la main, sur le poignet, sur la pierre du podium. Quatre doigts. Le pouce, l'index, le majeur, l'auriculaire. Pas l'annulaire. Pas l'anneau.
Cent grimoires.
L'autonomie de son royaume.
Theresa serra le poing autour de ce qu'il restait de sa main. Le sang gicla entre ses doigts. Elle ne sentit toujours rien, mais sa poitrine se serra.
Les soigneurs d'Aera arrivaient en courant depuis le bord de l'arène. Mira hurlait son nom depuis la loge. Raphaël, elle le vit du coin de l'œil, avait sauté la balustrade et descendait les gradins quatre à quatre.
Theresa ne bougea pas.
Elle scrutait l'endroit où le garçon avait disparu.
Yeux jaunes. Je te retrouverai.
