Une présence courut derrière Cael.
Nox la sentit avec l’œil du vide avant de la voir, pas de mana, presque rien, un corps fluet qui se rapprochait à pleine vitesse depuis l’angle mort de Cael. Sa première pensée fut absurde : un enfant ?
Sa deuxième pensée le frappa comme un poing.
Pik !
Pik avait sauté. Une dague tenue à deux mains au-dessus de sa tête, le visage rougi par la course, les yeux braqués sur la nuque blanche. Il devait avoir traversé tout le plateau pour arriver ici. Il devait avoir quitté le convoi sans dire à ses parents.
Cael vit le regard de Nox changer.
Il pivota au dernier instant.
La dague de Pik, qui visait la base du crâne, descendit sur l’épaule droite à la place. Elle s’enfonça profondément, Pik avait mis tout son poids dedans, et même sans mana, le tranchant trouva la chair entre deux plaques de glace. Du sang chaud jaillit.
— Merde, dit Cael à voix basse. Un chien sans mana.
Il lança son pied vers l’estomac de Pik.
Le coup partit fort. Pik plia en deux dans l’air, son souffle expulsé d’un coup, et il retomba à trois mètres sur la pierre. La dague resta plantée dans l’épaule de Cael.
Cael tituba.
Pas beaucoup. Mais sa garde se relâcha un instant, et Nox vit que la dague avait touché juste. Le sang descendait maintenant sur le bras droit en filets continus. Le mouvement de l’épaule était devenu difficile.
Mais Cael se redressa.
Et il forma une nouvelle lance de glace dans sa main valide, longue, fine, à pointe acérée. Il marcha vers Pik au sol.
— NON. NON, PIK !
Nox cria sans s’entendre. Sa voix sortit cassée, déjà rauque, et le mot Pik monta à l’aigu jusqu’à se briser dans sa gorge.
Derrière Oris, dans la cage de glace, un grognement.
Oris déchaîna toute son électricité d’un coup.
Pas vers Cael, sur lui-même. Tout le mana qu’il avait gardé pour ses lames partit dans son propre corps, et la décharge fit éclater les cônes les plus proches en gerbes d’éclats blancs. Oris se laissa tomber dans la brèche, atterrit sur les fesses dans la poussière, et se releva en titubant.
— Vite, Nox, arrête-le, il va tuer Pik !
— Oris, je n’ai plus de mana, je peux pas—
Cael leva sa lance de glace au-dessus de Pik, qui n’avait toujours pas repris son souffle, qui regardait la pointe descendre sur lui en clignant des paupières, sans comprendre ce qui se passait.
Oris se mit à courir, arrivant au niveau de Nox en quelques secondes.
Et Nox chercha la marque de son grimoire.
Au fond de son être. Sur la couverture de son grimoire, au plus profond de sa poitrine la marque répondit et elle vibra.
C’était la même vibration que celle des cauchemars. Celle qu’il sentait au réveil depuis des semaines. Le frémissement bas, sourd, qui partait du centre de son sternum et se propageait dans toute sa cage thoracique.
Il essaya une chose qu’il n’avait jamais essayée. Un besoin pur, immédiat, dépouillé de toute formulation : que Pik vive.
Il poussa sa volonté dans la marque comme on pousse dans une écriture.
La marque s’ouvrit.
Une vague de mana sombre envahit le plateau.
Ce n’était pas son mana. Nox le sentit aussitôt, la couleur, la densité, la consistance, rien n’avait à voir avec ce qu’il avait porté en lui jusqu’à présent. C’était plus sombre. Et ça sortait de lui comme cette fois-là contre Aureus.
Des mains noires jaillirent de son corps.
Pas de son grimoire. De lui. Des bras longs, fins, terminés par des paumes à cinq doigts, qui émergeaient de son torse, de ses épaules, de son dos, de ses cuisses, une vingtaine au moins, peut-être plus, qui se déployaient autour de lui dans toutes les directions à la fois.
Allez. Faites que ça marche.
Il ferma les yeux. Il dirigea les bras vers Cael, il essaya, il poussa, il pria, sa volonté unique tournée vers ce visage pâle qui levait la lance de glace au-dessus de son ami.
Une seconde.
Deux.
Il rouvrit les yeux.
Cael était debout.
Le bras gauche levé, un petit cône de glace dressé en bouclier devant son flanc, la défense improvisée d’un homme qui avait senti le coup arriver une fraction de seconde avant. Mais une main noire avait traversé le cône comme du papier mouillé, et une autre lui avait perforé le flanc gauche, entrant par devant, ressortitnt par le dos.
Cael resta immobile une seconde.
Puis il cracha du sang. Beaucoup. Une gerbe rouge qui éclaboussa la poussière à ses pieds.
Et il s’effondra.
— OUI ! PIK ! J’AI RÉUSSI !
Le cri sortit de Nox comme un sanglot inversé. Il se releva, ou il essaya, une de ses mains était gelée et ne servait à rien pour s’appuyer, mais il y arriva avec l’autre, sur les genoux d’abord, puis debout, ses jambes qui tremblaient sous le poids du soulagement.
Pik était sauvé. Il était sauvé.
— Nox… qu’est-ce que t’as fait. NOX QU’EST-CE QUE T’AS FAIT ?
La voix de Pik.
Nox cligna.
Hein ?
Il tourna la tête lentement à droite.
Oris était debout à trois mètres de lui.
Et son corps était transpercé.
Pas une. Pas deux. Sept mains noires. Sept bras longs qui sortaient de Nox et se prolongeaient à travers le corps d'Oris en autant de points, la cuisse, le ventre, le flanc, la poitrine, la base du cou, la gorge, l'épaule. Sept paumes ressortitient de l'autre côté de son corps, encore tendues vers Cael.
Le bras dans la poitrine d'Oris avait traversé son cœur.
Nox vit ça avant de le comprendre.
Il vit le sang qui coulait dans la bouche d'Oris. Il vit les yeux d'Oris qui ne cillaient plus. Il vit les genoux d'Oris qui pliaient, lentement, avec une fatigue qui n'était pas de la douleur mais de l'étonnement.
— Attends.
Le mot sortit calme. Étonnamment calme.
— Attends, bouge pas.
Nox se redressa sur les genoux et posa son front contre l'épaule d'Oris à l'endroit où il n'y avait pas de bras planté.
— Je vais les enlever. Bouge pas. Bouge pas, je vais les enlever.
Il essaya d'ordonner aux bras de rentrer. Rien. Ils ne lui obéissaient pas comme son écriture lui obéissait, il n'y avait pas de page à fermer, pas de tracé à interrompre. Il poussa avec sa volonté, comme il poussait quand il visualisait l'espace, et un seul des sept bras frémit sans se rétracter.
— Pardon. Pardon, je sais pas comment faire. Je vais trouver. Attends.
Il y avait celui dans la gorge qui le gênait. Si Oris voulait parler il ne pourrait pas avec celui-là. Nox tendit la main gauche, prit le poignet noir entre ses doigts gelés, et tira. Le bras ne bougea pas. Le bras était lui, tirer dessus revenait à tirer sur son propre nerf, et la douleur remonta dans son épaule jusqu'à sa nuque.
— D'accord. D'accord celui-là d'abord c'est pas grave. On va faire l'épaule. L'épaule c'est moins grave.
Le poids d'Oris commençait à tirer sur les bras plantés. Sa tête bascula doucement vers l'avant et son front vint se poser contre celui de Nox, et Nox sentit le tiède du sang qui descendait de la commissure de la bouche d'Oris sur sa propre joue.
— T'inquiète pas. Pik va bien. On va rentrer tous les trois.
Une goutte de sang d'Oris tomba sur la pierre entre eux. Nox la vit du coin de l'œil du vide, parfaitement ronde, qui s'étala lentement en cercle.
— Oris.
Il recula d'un centimètre, juste assez pour voir le visage.
Les yeux d'Oris regardaient quelque chose qui n'était pas Nox, qui n'était pas le ciel, qui n'était nulle part dans le plateau. Sa bouche était ouverte sur un son qu'il n'avait pas eu le temps de finir.
— Oris réponds.
Nox attendit.
— Oris ?
Il attendit encore. La pierre sous ses genoux était froide. Quelque part très loin, une femme aux cheveux bleus disait quelque chose à propos d'un mana terrifiant et applaudissait, mais ce son arrivait par couches, à travers de l'eau, et Nox ne le traitait pas.
— S'il te plaît…
Le mot sortit plus petit que les autres.
Et Nox comprit qu'il parlait à un corps.
Que les sept bras qui sortaient de lui étaient en train de tenir son ami en l'air parce que sans eux son ami tomberait, et que dès qu'ils se rétracteraient son ami tomberait quand même.
Qu'il avait passé les trente dernières secondes à demander à un cadavre de ne pas bouger.
Il ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, ses paupières étaient mouillées sans qu'il se rappelle avoir pleuré.
Le son revint d'abord. Pas tout. Le vent qui passait sur le plateau. Le craquement d'un feu quelque part, peut-être la canne de Veth qui finissait de brûler. Et plus près, un battement de paumes lent.
— Joli.
La voix venait de devant lui. Nox ne tourna pas la tête tout de suite. Il regardait toujours le visage d'Oris.
— Vraiment. Mettre Cael au sol avec une attaque qui touche son propre allié. C'est presque artistique.
Nox cligna. Le son arrivait par couches encore, mais les mots commençaient à passer.
Il leva les yeux.
La femme d’eau était à dix mètres. Elle avait les bras écartés et un sourire qui prenait toute la moitié basse de son visage. Ses cheveux bleus collaient à ses tempes sous une humidité qui n'était pas de la sueur, elle s'était reformée trop vite après le dernier passage de Veth, et l'eau de sa propre composition n'avait pas eu le temps de se résorber complètement.
— Tu dois être le Né-d'encre qu'on cherche.
La poitrine de Nox se retourna.
Sa respiration s'arrêta une seconde. Pas par choc, par décision. Son corps avait choisi de ne pas respirer pendant qu'il regardait Numa.
L'œil du vide saturait. Il lui rendit Numa dans une précision qu'il n'avait pas demandée, la peau bleutée à la base du cou, le pouls qui battait sous l'oreille gauche, le poids déplacé sur la jambe droite, la position exacte de chaque vertèbre dans la cage thoracique.
Il sut à quel endroit il voulait mettre une main noire.
Il sut aussi qu'il n'en avait pas la force. Les sept bras qui tenaient Oris étaient déjà au-delà de ce que son corps pouvait soutenir, son nez saignait à nouveau, sa vision tremblait. S'il sortait une nouvelle main, il s'évanouirait avant qu'il ait atteint Numa.
Il le sut, et il commença quand même.
Le mana sombre remonta dans son épaule droite.
Puis soudain, Pik cria.
Le cri sortit de lui à pleins poumons, déchiré, animal, un son que Nox n'avait jamais entendu chez Pik et qu'il ne reconnut pas pendant la première seconde. Le mana sombre dans l'épaule de Nox se figea, comme rappelé par autre chose de plus fort que lui. Puis Pik s'effondra dans la poussière, inconscient.
Le temps sembla s'arrêter.
Le corps de Pik lévita.
Pas brusquement. Lentement. Quelques centimètres au-dessus du sol, puis trente, puis deux mètres exactement. La tête baissée. La poussière sous lui se mit à tournoyer sans vent. Le mana ambiant s'épaissit jusqu'à devenir presque tangible, et Nox sentit ses propres poumons se serrer sous la pression.
Pik releva la tête.
Et il ouvrit les yeux.
Blancs, comme la fois où Pik avait abattu la créature des souterrains.
Pas de pupilles et d'iris comme ceux de Cael. Deux globes parfaitement blancs, qui captaient la lumière du ciel gris et la rendaient avec une intensité que la rétine humaine n'aurait pas dû pouvoir produire. Le mana qui émanait de lui maintenant n'était plus seulement dense. Il était d'une nature différente. Plus pur. Plus haut. Quelque part au-dessus de tout ce que Nox avait jamais ressenti et au-dessus de Numa, ce qu’il pensait impossible.
La femme s'arrêta de sourire.
— Qui est cet enfant ?
Sa voix avait changé. Elle ne riait plus.
À cinquante mètres au nord, Dolmur tomba à un genou. Dovoth suspendit son coup. Malphas, encore transformé, fit demi-tour pour regarder vers la source du mana. Veska, Gorin, l’ennemi maitrisant le vent lui-même cessa de lancer ses lames d'air. Tous, tous regardaient Pik.
Ce fut Malphas qui parla le premier.
— Astrael… Sous mes yeux… Depuis tout ce temps…
Il se mit à genoux sans hésitation, sa silhouette pliant son grand corps vers le sol jusqu'à ce que son front touche la pierre. Dolmur, derrière lui, baissa la tête. Veska et Gorin firent de même.
Nox ne s'agenouilla pas.
Il regardait Pik. Deux mètres au-dessus du sol, l'être qui portait le visage de son meilleur ami flottait sans bouger, la poussière qui tournoyait sous ses pieds.
La femme d’eau fit un pas en arrière.
