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Chapter 54 - Situation complexe

Cael sortit de la bulle au pas.

L'épée d'Oris pendait au bout de son bras droit, la pointe raclant la pierre. À mi-chemin il s'arrêta, la planta dans le sol et la laissa là, droite, la garde à hauteur de genou. Le sang séchait sur le cuir de sa veste. Sa main gauche ne bougeait pas.

Nox respirait par à-coups. Son nez saignait depuis la dernière téléportation et il ne s'en était pas rendu compte. Le sang descendait sur sa lèvre, sur son menton, formait des taches sombres sur le col de sa tunique.

— On recommence, dit-il à Oris.

— On recommence.

Nox posa la main sur son épaule. Marque jointe. Il visualisa le dos de Cael à dix centimètres et poussa l'écriture.

Les deux se téléportèrent.

Oris apparut le premier. Crépuscule était parcourue d'arcs bleus, il l'avait électrifiée pendant le saut, et elle descendit en diagonale vers les jarrets de Cael, un seul coup, assez bas pour ouvrir les deux jambes à hauteur des genoux.

Cael pivota.

Pas tout son corps. Les épaules. Une lance de glace jaillit de sa paume sans qu'il ait à former le moindre geste et intercepta la lame en un point exact. Le métal grinça contre le givre. Les arcs se dissipèrent dans la glace.

Nox se téléporta à nouveau.

Trois mètres au-dessus de la tête de Cael, dans son angle mort. La lance levée des deux mains. La pointe orientée vers le crâne blanc, vers le point exact où, quatre ans plus tôt, le même crâne s'était penché sur sa mère et n'avait pas tremblé.

Sous lui, des cônes de glace jaillirent à la verticale, en gerbe, un buisson de pointes qui montait à sa rencontre. Cael n'avait pas levé la tête.

— Difficile de ne pas sentir ta soif de sang, Né-d'encre.

Nox tordit son corps en plein vol.

Il lança la lance.

Le bois quitta sa main au moment où ses pieds touchaient le premier cône et Nox se téléporta au ras du sol pour échapper aux pointes.

La lance vola.

Cael leva la tête trop tard. La pointe partit pour son crâne, dévia d'un cheveu, et lui traversa l'épaule gauche de part en part. La hampe ressortit dans son dos d'une quinzaine de centimètres.

Cael ne bougea pas.

L'œil du vide rendit à Nox le détail : le givre colonisait la chair en cercles concentriques autour du bois, refermait la plaie avec la lance encore dedans. Une écriture passive. Un corps qui devenait sa propre armure.

Mais la hampe était plantée. Et pendant deux secondes, Cael ne regarda plus Oris.

Oris en profita.

Sa lame était toujours bloquée contre la lance de glace, mais le mana qu'il y avait emmagasiné n'était pas dépensé. Il le libéra d'un coup. Pas un arc, une coulée, qui descendit le long du métal, sauta dans le givre et le fit éclater en poudre blanche. La décharge continua, plus faible, vers Cael.

Cael abandonna sa position d'un bond.

Un déplacement latéral de trois mètres en un éclair. Son pied glissa à la réception. Le poids de la lance dans l'épaule, le froid qu'il devait tenir pour contenir le sang, tout ça lui prenait du mana.

Nox vit la brèche.

Il se téléporta dans son dos, paume ouverte, et posa la marque sur la nuque blanche.

Et dans la même seconde, son œil du vide trouva ce qu'il cherchait.

Veska et Gorin, à vingt mètres au nord-est. Veska tenait son bras gauche contre sa poitrine, du sang traversait le tissu à plusieurs endroits. Gorin tirait flèche sur flèche que le porteur de vent déviait sans tourner la tête. Une lame d'air venait de partir, large, longue, qui filait vers Veska en sifflant.

Nox activa la marque.

Cael disparut de sous sa paume. Il réapparut à vingt mètres de là, dans la trajectoire.

La lame le traversa au flanc droit. La glace freina la coupure, elle n'entra pas entièrement, mais elle entra de cinq bons centimètres, à un endroit que la carapace n'avait pas eu le temps de renforcer. Cael bascula sur le côté. Du sang jaillit.

Le porteur de vent tourna la tête. Une demi-seconde, la bouche ouverte, à chercher d'où son allié venait d'arriver. Puis il referma sa garde et continua contre Veska et Gorin.

— Bien joué, Nox, cria Oris.

Nox ne répondit pas. Sa poitrine se soulevait trop vite. Le sang de son nez avait le goût du métal dans sa bouche et son cœur cognait dans ses tempes plus fort que la voix d'Oris.

Mais il ne s'arrêterait pas. Pas tant que sa lance ne serait pas enfoncée jusqu'au manche dans le crâne de Cael.

— Nox… on doit vite finir. Regarde.

Nox tourna la tête.

Oris désignait l'ouest, le sentier, le centre du combat.

Le culte se vidait.

Ils étaient une quarantaine au début. Il en restait peut-être quinze. Le sentier était jonché de cadavres figés en bleu, les premiers que la femme en eau avait gelés, et de cadavres plus récents, foudroyés, qui se confondaient avec la pierre en taches sombres. Une flaque de sang s'élargissait sous la deuxième nappe, mêlant le rouge au liquide qui reflétait le ciel gris.

La flamme orange de Veth montait encore au-dessus du flanc droit. Trois autres porteurs de feu, des visages que Nox ne reconnaissait pas dans le chaos, couvraient ses côtés avec des écritures plus petites. Chaque fois que la flamme se levait, une partie de la créature partait en sifflement de vapeur. Et se reformait.

La femme ne rendait pas les coups. Elle attendait qu'ils finissent, et elle frappait entre deux.

Elle s'amusait.

Nox sentit sa gorge se serrer et revint à Cael.

Le porteur de glace se redressait, la main droite contre le flanc. L'entaille ne se refermait pas complètement. Mais il tenait debout.

— Nox, il y a un truc qui m'inquiète, dit Oris. Il a un grimoire au 3ème Chapitre et on n'a vu pour l'instant que deux écritures actives. Tu sais s'il en a une troisième ?

— Non. Je sais pas.

Cael leva les deux mains. Une dizaine de lances de glace se formèrent en éventail devant lui, alignées, puis filèrent à pleine vitesse.

Nox et Oris se séparèrent, Oris à gauche, Nox à droite, et les lances passèrent entre eux sans toucher. C'était une attaque pour les écarter, pas pour les tuer. Cael couvrait la distance pendant qu'ils esquivaient. Quand Nox releva les yeux, il se tenait exactement à mi-chemin entre eux deux.

— Je crois bien que je vais devoir me donner à fond, dit Cael.

Il enleva son haut.

D'une seule main, la lance toujours dans l'épaule, il dut la contourner. Le cuir tomba sur la pierre à ses pieds.

Le torse de Cael apparut.

Pas de muscles saillants. Des lignes sèches. Et à plusieurs endroits, il n'y avait pas de cicatrices. Il y avait de la glace.

Une longue zone fine sur le flanc gauche de l'abdomen, à hauteur du foie, où la peau était remplacée par du givre poli qui prenait la lumière. Une zone ronde sur le pectoral droit. Une plus petite sur l'épaule gauche.

L'œil du vide lut la composition.

Pas de la peau gelée. De la glace solide.

Cael inspira profondément.

Puis il leva les mains.

Le sol gronda.

Pas des cônes cette fois. Des masses jaillirent à la verticale autour de Nox et Oris, hautes de trois mètres, quatre, cinq, hérissés de pics.

Nox eut une seconde pour décider.

Il choisit Cael.

Il se téléporta au corps à corps. Il chercha sa lance, celle qui était plantée dans l'épaule, qu'il avait perdue, qu'il n'avait pas, et il comprit dans le même instant qu'il n'avait que les mains.

Sa main gauche serra le couteau à la ceinture. Il le tira et le planta dans la cuisse de Cael avant que le porteur de glace ait pu se retourner.

Cael sourit.

Nox vit le sourire avant de comprendre.

Quoi, un piège ? Sa troisième écriture ?

La glace remonta depuis la cuisse, courut le long de la lame, atteignit sa main.

Pas un cri.

Une douleur instantanée, et ses doigts cessèrent d'exister. Sa paume aussi. Le givre courait sur sa peau vers son poignet, et il sentit la chair se cristalliser sous la couche transparente.

Il lâcha le couteau.

Il puisa dans ses dernières ressources, se téléporta en arrière, et retomba à trois mètres dans la poussière.

Sa main était blanche de glace.

Du poignet au bout des doigts. Cristallisées. Inertes.

La propagation s'était arrêtée à mi-avant-bras.

Il ne sentait rien.

Non.

Non.

— NOX ! Ne t'occupe pas de moi !

Il leva la tête.

Oris était piégé. La masse de glace autour de lui formait une cage de cônes pointant vers son corps depuis toutes les directions, chaque pointe à cinq centimètres de sa peau. Un seul mouvement et il serait empalé en dix endroits.

Nox voulut activer son écriture.

Rien ne répondit.

Pas un fil. Pas un frémissement. Son grimoire dans sa poitrine était muet.

Putain. Je n'ai plus de mana.

Cael s'avança d'un pas.

La lance dans son épaule oscillait à chaque appui. Le couteau était toujours dans sa cuisse, il n'avait pas pris la peine de le retirer. Le flanc droit continuait de saigner. Un pas, puis l'autre.

Nox tomba à genoux.

Pas par épuisement. La mort qui venait, la main qu'il ne sentait plus, Oris dans sa cage, Veth qui se faisait massacrer plus loin, et le visage de cet homme qui n'avait pas changé en quatre ans.

Il avait imaginé ce moment chaque nuit pendant quatre ans. La lance dans la nuque blanche. Le sang sur le sol. Le visage de Cael qui aurait enfin l'air d'un visage.

Et il était à genoux. Sans mana. Une main en moins. Devant l'homme qui avait tué ses parents.

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