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Chapter 53 - La vengeance

Dolmur tomba à un genou.

La gravité se relâcha en même temps que son corps. Nox sentit la pression disparaître d'un coup, un drap arraché d'une corde à linge, et la flaque qui rampait au sol se redressa aussitôt. La femme reprit sa forme en moins de deux secondes, intacte, parfaitement sèche, toujours plantée à dix mètres devant la ligne.

— Putain, dit Veska à côté de Nox.

Nox ne l'entendit pas.

Il scrutait Cael. Et Cael, entièrement relevé dans la bulle maintenant, portait son attention quelque part au-dessus de la ligne du culte, sans avoir encore identifié Nox dans la masse.

Pas encore.

— Petit, dit Dolmur entre ses dents, le souffle court. Reste ici. Je vais m'occuper du cardinal, c'est une vieille connaissance…

Nox n'écouta pas, toujours concentré sur l'homme qui avait abattu ses parents.

Dolmur se redressa avec difficulté, sa hache dans la main valide. L'écriture de gravité avait dévoré une partie de son mana, mais pas tout. Nox le sentait, il en avait gardé en réserve pour ce qui venait. Dolmur leva la main vers le cardinal, qui finissait d'achever un combattant au sol, au milieu de la ligne.

La gravité fila en ligne droite vers l'homme à l'armure de pierre. Pas un cône cette fois. Un faisceau. Et elle ne l'écrasa pas. Elle le poussa.

Le cardinal fut arraché du milieu de la ligne et glissa en arrière sur la roche, vers le nord, vers une zone dégagée du plateau, loin de la formation. Son armure laissait une traînée d'éclats sur la pierre. Il rugit, s'accrocha au sol avec ses poings armurés, fendit la roche, et la gravité dut redoubler pour le maintenir en mouvement.

— Malphas, de l'aide sur Dovoth, lança Dolmur sans tourner la tête.

— Avec toi.

Malphas n'avait plus tout à fait la forme humaine. Son corps avait pris la taille d'un ours. Le poil noir descendait jusqu'aux mains qui n'étaient plus des mains. Il bondit derrière Dolmur, et les deux filèrent vers le nord, à cinquante mètres de la ligne, là où ils venaient d'isoler le cardinal.

Le combat venait de se couper en deux. Et il allait se couper en trois.

Nox vit ça sans le voir.

Son corps fit deux pas vers l'est sans qu'il le décide. Sa main droite serrait la lance.

Veska lui attrapa le bras.

— Nox. Bouge pas. Tu vas te faire—

— Lâche-moi.

— Nox—

— LÂCHE-MOI.

Sa voix sortit plus fort qu'il n'aurait voulu. Veska vit sur son visage une expression qu'elle ne reconnut pas, et sa main se desserra une demi-seconde. Suffisant.

Nox se dégagea.

— Veska, GORIN, fit la voix de Malphas depuis le nord, déformée par la transformation. Occupez-vous du Chapitre 3 qui manie l'air.

Veska jura entre ses dents. Elle tourna la tête vers Gorin, qui s'était déjà écarté de la ligne et armait son arc, une flèche de pierre qu'il venait de modeler. Ils partirent vers l'est, vers la bulle, d'où le porteur de vent venait de sortir pour marcher sur le culte.

Et Nox resta là.

Avec Cael à quinze mètres devant lui. Cael qui balayait la ligne du culte des yeux et qui ne l'avait toujours pas vu.

— Nox.

C'était Oris.

Il l'avait rejoint sans bruit. Ses deux épées étaient sorties, la droite intacte, la gauche encore courbée par les coups de Pik dans le tunnel. Son visage était pâle mais sa posture tenait.

— Tu vas l’affronter ?

— Oui.

— Pas tout seul.

Nox tourna la tête vers lui.

— Tu sais qui c'est ?

— Je m'en fous.

— C'est l'homme qui a tué mes parents, Oris.

Oris ne broncha pas. Il vérifia la prise sur ses épées.

— Alors on va le tuer.

Devant la ligne, la femme en eau avait recommencé à bouger.

Mais elle ne courait pas. Elle restait à sa place, immobile, et son corps changeait. Les bras s'allongèrent, s'étendirent de chaque côté, deux nappes qui glissèrent vers les mélèzes bordant le plateau. Nox le sentit avec son sens passif. Les arbres perdaient leur fraîcheur, l'humidité quittait les troncs en filets translucides, la sève remontait depuis les racines pour rejoindre la masse au centre.

L'eau gonfla. Reprit du volume. La femme devenait plus grande, plus dense, et elle vida toute l'eau libre du plateau en moins d'une minute.

Puis elle leva la main.

L'eau accumulée, plusieurs centaines de litres, se rassembla au-dessus du sentier en une nappe suspendue, longue, large, qui couvrit la formation entière à dix mètres au-dessus des têtes.

— BOUCLIER, hurla Karven.

Il leva les deux mains. Trois murs de pierre jaillirent en arc au-dessus de la ligne. À côté de lui, un porteur d'air dont Nox ne connaissait pas le nom forma quatre disques transparents qui ondulaient au-dessus de la formation. Veth, sur le flanc droit, leva sa canne et l'extrémité s'embrasa d'une flamme orange dense, une écriture de feu majeure, prête à évaporer ce qui tomberait.

La nappe s'abattit.

Et elle se chargea d'électricité au moment où elle quitta la main de la femme en eau.

Nox vit l'arc bleu courir dans toute la masse en un éclair, une décharge énorme, propagée dans l'eau d'un bout à l'autre, et le tout s'écrasa sur les boucliers en projetant des éclairs dans toutes les directions.

Les murs de pierre de Karven absorbèrent le choc et explosèrent en éclats. Les disques d'air tinrent une demi-seconde et cédèrent. Veth lança son écriture vers la moitié droite de la nappe. La flamme orange jaillit en colonne large et fit évaporer l'eau dans son secteur, ouvrant un trou dans la pluie de décharges. Le flanc droit du culte fut épargné.

Le flanc gauche reçut tout.

Huit combattants furent foudroyés sur place. Leurs corps se cambrèrent dans des positions impossibles, les muscles bloqués par le courant qui les traversait, et ils tombèrent en arrière en lâchant leurs armes. Une jeune femme, Nox la reconnut, c'était son aînée d’un an, elle convulsa au sol pendant cinq secondes avant de s'immobiliser.

Le plateau était maintenant coupé en trois combats. Au nord, à cinquante mètres, Dolmur et Malphas contre le cardinal de pierre. À l'est, Veska et Gorin face au porteur de vent, entre la ligne et la bulle. Et au centre, sur le sentier, ce qui restait du culte contre la femme en eau.

Restait Cael. Seul dans la bulle. Personne sur lui.

— Maintenant, dit Oris.

Nox visualisa l'arrière de Cael.

Pas à un mètre. À trente centimètres. Juste derrière la nuque blanche.

L'œil du vide lui rendit l'espace exact, la courbure de l'épaule, la position précise du crâne.

— Avec moi, dit-il à Oris.

Il posa la main sur son épaule. Marque jointe.

Il se téléporta ainsi qu'Oris au même moment.

L'espace céda.

Ils apparurent dans le dos de Cael, à l'intérieur de la bulle, à trente centimètres. La lance de Nox plongea avant même que ses pieds aient stabilisé son équilibre, la pointe filant vers la base du crâne. À côté de lui, Oris frappa au flanc gauche, ses deux lames en diagonales opposées.

Cael pivota.

Pas tout son corps. Sa tête seulement, sur un demi-tour qu'aucun cou normal n'aurait fait à cette vitesse. Ses yeux blancs trouvèrent ceux de Nox.

Et la reconnaissance fut immédiate.

Pas la surprise, pas le doute, une certitude. Les yeux jaunes, un détail qu'il n'aurait pas pu confondre avec un autre, même à quatre ans d'écart.

— Le Né-d'encre.

Cael leva sa main droite.

Pas pour bloquer la lance. Pour bloquer Oris. Une lame de glace se forma entre ses doigts en une demi-seconde, intercepta la première épée, dévia la seconde d'un mouvement du poignet. Et de sa main libre, il saisit le manche de la lance de Nox en plein vol.

La pointe s'arrêta à dix centimètres de sa nuque.

Cael serra. Le bois craqua.

Et son corps tout entier se mit en mouvement.

Une seconde lame de glace jaillit du sol sous ses pieds. L'écriture de Cael s'étendait dans le froid, la pierre elle-même se couvrait de givre en cercle autour de lui.

— Cela faisait longtemps, dit Cael à Nox.

Sa voix portait dans la bulle avec une netteté étrange. L'air solidifié amplifiait le son.

Nox tira sur sa lance. Cael ne lâcha pas. Oris attaqua de nouveau, mais la lame de glace au poignet de Cael était partout. Elle bloquait la première épée, déviait la seconde, et le tout sans que Cael ait l'air de fournir le moindre effort.

— Oris, dit Nox.

— Je vois.

Nox lâcha la lance.

Le geste prit Cael de court, il s'attendait à un tir au bras, pas à un abandon, et dans la demi-seconde où sa garde s'ajusta, Nox lança son couteau de la main gauche vers son visage. Cael leva la lance qu'il tenait encore pour intercepter le couteau, et c'est dans ce mouvement-là, dans cette seconde où ses deux mains étaient occupées, qu'Oris frappa.

L'épée droite trouva le flanc gauche de Cael.

Pas profond. Une écriture passive avait dû durcir sa peau, parce que la lame s'enfonça de trois centimètres et s'arrêta. Mais elle entra. Le sang sortit.

Cael ne cria pas. Il sourit.

— Vous travaillez bien, tous les deux.

Et la bulle se compressa.

Nox le sentit avant de le comprendre. La paroi se refermait sur eux, l'air solidifié se contractait pour les écraser à l'intérieur. La bulle était l'écriture du porteur de vent, et il la resserrait depuis l'extérieur, sans même cesser de dévier les flèches de Gorin. L'espace autour d'eux rétrécissait. Ils avaient peut-être cinq secondes avant d'être pressés contre Cael.

Nox étendit son sens au-delà de la paroi.

Le sentier, à quinze mètres à l'ouest, où le culte reculait sous une seconde nappe d'eau électrifiée. Veth tenait. Sa flamme orange éclairait le sentier comme un phare, et chaque fois qu'elle se levait, une partie de la créature se vaporisait. Mais elle se reformait. Toujours. Et Veth, à chaque écriture, dépensait du mana qu'il n'avait plus.

Dolmur et Malphas au nord, deux silhouettes contre une masse de roche en mouvement. Veska et Gorin juste au-dehors de la bulle, Veska blessée au bras, Gorin qui décochait flèche sur flèche que le porteur de vent déviait sans tourner la tête.

Sortir. Il fallait sortir.

— Oris, accroche-toi.

Oris lâcha Aube enfoncée dans le flanc de Cael, la lame resta plantée, et attrapa Nox par l'épaule. Nox visualisa le sentier, dix mètres derrière la ligne du culte, côté ouest, hors de portée de tout.

Il se téléporta.

L'espace céda.

Ils retombèrent sur le sentier dans un nuage de poussière. Oris à genoux, Nox debout, la lance qu'il avait eu le temps de rattraper à la main.

— Putain, dit Oris. Putain putain.

— Tu l'as touché !

— Oui. Mais c’est pas assez.

— Non…

Nox respirait fort. Quatre sauts depuis le début du combat, dont deux en portant Oris, ceux qui coûtaient le plus. Sa réserve avait fondu. Il pouvait encore faire deux ou trois téléportations avant d’atteindre sa limite.

À vingt-cinq mètres à l'est, dans la bulle, Cael arracha l'épée de son flanc d'un geste précis. La plaie se referma sous ses doigts. Pas une écriture de soin. Une couche de glace qui colmatait, qui figeait le sang. Cael tendit l'épée vers Nox, traversa la paroi de la bulle, et marcha vers eux.

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