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Chapter 52 - Retrouvaille

Le camp se leva avant l’aube.

Pas d’ordre, pas de sifflet. Juste le mouvement progressif d’une centaine de personnes qui avaient trop froid pour rester sous la toile et trop peur pour traîner. Les tentes tombèrent les unes après les autres dans la pénombre grise, les sacs se refermèrent, et la colonne se reforma sans qu’on ait besoin de le demander.

Ils marchèrent.

Le sentier remontait au nord-est, longeant un flanc boisé que le soleil n’atteignait pas avant la mi-matinée. Les premiers rayons arrivèrent tard, obliques, et la forêt les filtrait en bandes qui tombaient sur le sentier sans vraiment réchauffer. Les pieds étaient froids. Les épaules étaient froides. Pik avançait en silence depuis le départ, ce qui était la chose la plus inquiétante que Nox ait observée depuis des jours.

— T’as encore mal aux pieds ? demanda Nox.

— Non.

— T’as faim ?

— Non.

— Alors qu’est-ce t’as ?

— Rien. Je marche.

Oris, derrière, ne dit rien. Il marchait lui aussi, régulier, les yeux sur le sentier devant lui.

La matinée passa. Le sentier descendit vers un plateau herbeux, remonta, redescendit. Les nuages s’accumulèrent vers le nord sans pleuvoir. À la troisième heure, un chef de groupe fit passer la consigne : repas à midi, au confluent, arrêt d’un quart d’heure. Pas plus.

Ils arrivèrent au confluent vers onze heures. La rivière noire s’élargissait là, rejointe par un bras plus clair qui venait de l’est. Un groupe de rochers plats bordait la rive, assez larges pour s’asseoir, et les intendants distribuaient déjà le pain et le fromage quand Nox entendit Oris dire :

— Là-bas.

Dolmur.

Sa silhouette arrivait depuis le sentier de crête, à l’est, avec Veska, Gorin et Karven. Ils marchaient vite, plus vite que la veille, et Nox vit au premier coup d’œil que personne ne s’était reposé. Dolmur avait le bras toujours bandé, l’œil creusé.

Il leva les yeux vers Nox. Il fit le geste de la main. Nox le lui rendit.

La colonne reprit la marche un quart d’heure plus tard.

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Ils marchaient depuis vingt minutes sur le plateau quand les sifflets des intendants explosèrent tous en même temps.

La colonne s'arrêta d'un coup. Des têtes se levèrent. Nox suivit les regards.

Dans le ciel, à l'est, il y avait une bulle.

Pas d'autre mot. Une sphère d'air distordu, pareille à la chaleur qui tremble au-dessus d'une pierre chauffée au soleil, mais compacte, délimitée, suspendue à trente mètres du sol. Elle avançait vers eux à la vitesse d'une marche rapide. À l'intérieur, quatre silhouettes debout.

Le sentier filait plein nord, serré entre deux rangées de mélèzes maigres. La bulle, elle, arrivait de l'est, par-dessus les arbres. Elle coupait la route de la colonne en diagonale.

La voix de Malphas s'éleva, amplifiée par une écriture qui faisait résonner l'air autour de lui comme une caisse de bois tendue.

— Préparez-vous au combat. Toutes les personnes sans écriture offensive continuent vers le nord et suivent Brael, il connaît la route. Nous allons les stopper ici.

La pagaille commença avant même qu'il ait fini sa phrase.

Des gens reculèrent. Des enfants pleurèrent. Une femme cria un prénom. Les intendants gesticulaient pour séparer ceux qui avaient des écritures offensives de ceux qui n'en avaient pas, et personne n'écoutait vraiment, parce que tout le monde avait les yeux rivés sur la bulle.

— Pik, dit Oris.

— J'ai entendu.

— Pars avec eux, dit Oris. C'est la décision qui a du sens.

— C'est pas la peine d'y penser, dit Pik. Je reste avec vous.

Ses parents arrivèrent.

Le père en premier, à grandes enjambées, le visage fermé. Il attrapa Pik par l'épaule.

— Pik. Tu pars avec le groupe. Maintenant.

— Papa—

— Non. Tu pars.

— Je pars pas sans eux.

La claque arriva vite et sèche, du revers de la main. Pas forte. Mais Pik se tut.

La mère de Pik apparut derrière le père. Elle prit la main de son fils sans un mot et sa voix sortit brisée.

— Pik. S'il te plaît. Ne me laisse pas seule.

Pik la regarda. Il regarda Nox. Il regarda Oris.

Il serra les lèvres et suivit sa mère.

Nox le fixa partir sans rien dire. Pik ne se retourna pas.

Le convoi des non-combattants s'étirait déjà vers le nord en flux désordonné, des gens qui trottinaient avec des sacs trop lourds, des enfants qu'on portait, des vieux qu'on tirait par le bras. Brael criait pour qu'on garde le rythme.

Les combattants, eux, restaient.

Une quarantaine de personnes se déployèrent en arc de cercle face à l'est, à cheval sur le sentier. Nox et Oris se retrouvèrent au centre de l'arc, quelques pas derrière la première ligne. Veska et Gorin à leur gauche. Karven et Veth sur le flanc droit.

Les premiers porteurs levèrent les mains. Des boules de feu partirent, orange et compactes, vers la bulle. Des éclats de pierre suivirent, tranchants, lancés à grande vitesse. Puis de l'eau comprimée, blanche d'écume.

Tout fut dévié.

Pas absorbé, pas brisé. Dévié. Les projectiles glissèrent sur la surface de la bulle et s'éparpillèrent dans des directions aléatoires, inoffensifs.

La bulle continuait d'avancer.

Nox sentit le mana avant de le comprendre.

Ce n'était pas la pression ordinaire qu'il ressentait quand un porteur activait une écriture à proximité, ce fond de chaleur, cette tension dans l'air. C'était autre chose. Quelque chose qui appuyait, qui écrasait par vagues, qui lui donnait l'impression que ses propres écritures se recroquevillaient dans sa poitrine.

— Je n'ai jamais ressenti un mana aussi fort, dit-il. C'est au-dessus du Chapitre 3.

Oris était à sa gauche. Ses mains étaient serrées le long du corps.

— Nox. J'ai peur.

— Moi aussi.

Nox entendit son nom avant de voir d'où ça venait.

— Nox ! Nox !

Dolmur traversait le chaos à grandes enjambées, Veska dans son sillage. Il bousculait les gens sans s'excuser, sans contourner les groupes qui refusaient de bouger. Il arriva à hauteur de Nox, essoufflé, et se plaça entre lui et la bulle.

— Restez avec moi. Et toi, pas de risque inutile. On peut pas se permettre de te perdre.

— Oui, Dolmur.

Dolmur fixa la bulle.

Nox ferma les yeux une seconde.

Ces derniers jours, son écriture passive s'était acclimatée à la masse du convoi. Il l'avait senti progressivement, cette extension de sa perception qui s'était élargie, qui n'était plus douloureuse mais fluide, un muscle qu'on avait enfin appris à utiliser. Il pouvait sentir chaque présence autour de lui sans effort. Il pouvait filtrer. Il pouvait diriger.

Il prit une grande respiration et laissa l'écriture s'ouvrir entièrement.

La bulle devait être à soixante mètres de la première ligne. Trop loin pour distinguer les visages. Quatre silhouettes, c'était tout.

L'une d'elles se laissa tomber.

Elle ne sauta pas. Elle bascula par-dessus la bordure de la bulle, et à mi-chute son corps perdit sa forme. La silhouette se défit vers le sol en une masse d'eau bleue, plusieurs tonnes d'un coup, qui fila vers eux à une vitesse que les yeux ne pouvaient pas suivre.

— ÉCARTEZ-VOUS, hurla Malphas.

Personne n'eut le temps. L'eau frappa le sol à dix mètres devant la première ligne, freina net, et se reconstitua en silhouette humaine. Une femme. Grande. Cheveux d'un bleu sombre qui captaient la lumière sans la rendre. Elle se tenait debout, parfaitement sèche, les pieds posés sur la pierre.

Elle sourit.

Puis elle jeta deux objets devant les combattants du culte.

Les deux objets quittèrent ses mains, traversèrent l'air en arc, et roulèrent dans l'herbe à trois pas de la première ligne.

L'œil du vide de Nox lui rendit leur masse, leur volume, leur composition avant que ses yeux ne fassent le travail.

Chair. Os. Cheveux.

L'une des têtes s'arrêta contre une racine. L'autre continua, fit un demi-tour sur elle-même, et se posa face vers le ciel.

Torn.

L'autre, à deux mètres, la cicatrice violette au front encore visible.

Ossian.

Le souffle de Nox s'arrêta.

Pas par choix. Quelque chose dans sa poitrine s'était fermé. Ses yeux ne pouvaient plus se détacher de la tête de Torn. Le menton barbu, les paupières mi-closes, la bouche entrouverte, coupé au milieu d'un mot.

Que le vide nous accepte, même sans nous voir.

C'était la dernière phrase qu'il lui avait entendu dire.

Autour de lui, le monde se mit à hurler.

Une intendante tomba à genoux. Un homme se mit à crier le nom d'Ossian, encore et encore, jusqu'à ce que sa voix se brise. La femme aux cheveux gris tressés s'effondra, à plat sur le sentier, sans un mot.

Et Dolmur.

Dolmur n'avait pas bougé. Mais Nox, à un mètre de lui, sentit son mana se libérer, une vague qui se préparait depuis longtemps. Pas un éclat. Une masse. Sa main valide se leva lentement, doigts écartés, paume tournée vers la femme en eau et vers la bulle qui flottait derrière elle.

— Mes frères, dit Dolmur.

Il l'avait dit très bas. Pas pour qu'on l'entende.

Puis il abaissa la main d'un coup.

La gravité s'abattit.

Elle partit de Dolmur en cône, dirigée plein est, prenant tout sur son chemin sauf le culte derrière lui. Nox la sentit passer à un cheveu de ses propres épaules, et l'air à sa droite trembla une demi-seconde sous la pression qui filait.

La femme en eau s'effondra la première. Sa silhouette se cassa en plein milieu, l'eau qui composait son buste se vida vers le sol, une corde coupée, et le tout s'étala en flaque épaisse sur trois mètres de rayon, plaquée à la pierre, à dix mètres devant la ligne.

Plus haut, la bulle se déforma.

Nox vit ça avec une netteté qu'il n'oublierait pas. La sphère perdit sa rondeur, s'aplatit par le bas, un fruit écrasé d'une main, et elle descendit. Pas en chute libre. En écrasement. Elle perdit ses trente mètres d'altitude en trois secondes, traînée vers le sol par le poids invisible qui pesait sur elle, et elle s'écrasa contre le plateau à quinze mètres de la première ligne, dans un grondement qui fit vibrer la pierre.

Les trois silhouettes à l'intérieur s'effondrèrent.

Nox les vit à plat ventre sur la plateforme de mana solidifié, les bras tordus, les jambes pliées sous eux, des insectes coincés sous une vitre.

Dolmur grogna.

Sa main valide tremblait. Son bras bandé serrait son flanc droit. La sueur descendait depuis sa tempe, traçait une ligne sombre dans la barbe noire, et ses dents étaient serrées à un point que Nox lui avait rarement vu.

Au sol, la flaque d'eau frémit.

Pas pour se relever. Pour bouger. Une partie de la masse commença à s'étirer latéralement, lentement, contre la pression, une créature qui rampait sous un plafond invisible.

Et la voix sortit de l'eau.

— Intéressant.

Pas un cri. Une voix posée et douce, qui montait de la flaque.

— Toi, je te garde pour la fin.

Dolmur ne répondit pas. Sa concentration tenait sur le cône, et Nox sentait à quel point il forçait. Chaque seconde lui coûtait, et son mana descendait à un rythme que personne d'autre n'aurait pu soutenir.

Nox étendit son écriture passive vers la bulle écrasée.

L'œil du vide lui rendit l'intérieur. Trois silhouettes plaquées. L'une d'elles, un homme massif, le crâne rasé, la peau brune, commençait à pousser contre la pression. Pas debout. Sur les coudes d'abord, puis sur les genoux. Le mana qui émanait de lui était dense, plus dense que celui des deux autres, un Chapitre 4 probablement, et il poussait contre la gravité avec une volonté propre. Une armure de pierre se formait sur ses épaules, son dos, ses avant-bras, couche après couche. Il s'enveloppait dans la roche elle-même pour résister à l'écrasement.

Il se redressa.

Pas debout, accroupi d'abord, le visage tordu par l'effort, l'armure de pierre qui épaississait à chaque seconde. Puis il prit appui sur ses jambes, plia les genoux, et bondit.

Le saut couvrit les quinze mètres en une seconde. L'armure de pierre fendit la paroi de la bulle sans s'y attarder, la résistance ne s'appliquait pas à ceux qui sortaient, et le cardinal atterrit au milieu de la première ligne du culte dans une gerbe de pierre éclatée.

Trois combattants furent percutés directement. Un porteur d'eau prit l'épaule en pleine poitrine et s'écrasa contre un mélèze à six mètres de là. Un autre, un jeune que Nox avait croisé en cours, fut envoyé en arrière les bras pendants. Le troisième eut le crâne ouvert par un coup de poing armuré.

— GARDEZ LA LIGNE, hurla Malphas, et sa silhouette commençait déjà à muter, les épaules qui s'élargissaient, les bras qui s'allongeaient, le poil noir qui poussait sur les avant-bras.

Et derrière le cardinal, dans la bulle écrasée, deux silhouettes se redressaient.

Le porteur de vent se mit debout en premier. Nox sut que c'était lui à la façon dont son mana se déploya. La paroi de la bulle reprit sa forme autour de lui et de la troisième silhouette qui se relevait à côté.

Cheveux et yeux blancs. Peau pâle.

Nox plissa les yeux.

L'homme s'était à demi redressé, un genou à terre, l'autre plié devant lui. Il tournait la tête vers le culte. Pas beaucoup. Mais c'était assez pour que Nox voie son profil.

La mâchoire nette. La bouche fine. La peau pâle qu'aucune ride ne marquait. Les cheveux blancs étrangement précoces sur un visage qui n'était pas vieux.

Son sang s'arrêta.

— C'est…

L'homme de ce jour-là.

L'homme qui était entré dans la maison. L'homme dont les mains avaient bougé avant que Nox comprenne ce qui se passait. L'homme dont il avait entendu la voix, grave et indifférente, l’homme qui avait tué ses parents.

Il était là.

À quinze mètres de la ligne, dans une bulle d'air qui se reformait, en train de se relever pendant que tout autour le culte mourait.

Son cœur pulsa fort. Puis plus fort. Ses yeux ne se posèrent plus que sur lui.

Il n'entendait plus Dolmur. Il n'entendait plus Oris. Il n'entendait plus rien.

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