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Chapter 51 - Oris

Nox ouvrit les yeux dans le noir.

Pas de sursaut. Pas de rêve dont il aurait gardé la trace. La toile de la tente respirait au-dessus de lui, gonflée puis creusée par un vent faible, et l'air sentait la laine humide et la cendre froide.

Pik dormait à sa droite, en travers, un bras hors de la couverture, une jambe sur le sac d'Oris. Sa respiration raclait au fond de sa gorge.

La place d'Oris était vide.

Nox resta immobile un moment. Le froid piquait le bout de son nez. Il aurait pu se rendormir mais il repoussa la couverture et rampa vers l'entrée.

Dehors, la lune avait tourné. Elle éclairait le vallon de biais maintenant, et le confluent en contrebas faisait deux rubans distincts, un sombre, un pâle, qui se rejoignaient sans bruit.

Oris était à trois pas de la tente, roulé dans sa couverture, allongé à même le sol près du foyer mort. Les yeux ouverts.

— Qu'est-ce que tu fais là, souffla Nox.

— Pik ronfle.

— Il ronfle depuis trois ans.

— Cette nuit c'est pire. Je te jure, à un moment la tente a vibré.

Nox s'assit sur une pierre plate, les coudes sur les genoux. Le sol rendait le froid accumulé de la nuit, mais l'air était calme, presque doux pour la saison.

Dans la tente, derrière eux, Pik marmonna. Un mot étouffé, puis un autre, plus distinct :

— ... fromage...

Oris tourna la tête vers Nox.

— Il rêve de la ration de midi, dit Oris.

— Il en a mangé deux. Il a volé la mienne, répondit Nox.

— Je sais. Je l'ai vu faire. C'était beau.

Nox laissa échapper un souffle par le nez. Sur le versant d'en face, un oiseau de nuit lança deux notes.

Oris s'extirpa à moitié de sa couverture et se redressa sur un coude. Ses cheveux roux, d'ordinaire impeccables, partaient de travers sur le côté gauche. Ça le rajeunissait.

Oris se laissa retomber sur le dos, les mains croisées derrière la nuque, la couverture remontée jusqu'au menton. Au-dessus d'eux, le ciel s'était entièrement dégagé. Des étoiles par centaines, serrées, et la traînée laiteuse qui coupait la voûte en diagonale.

— Celle-là, dit Oris en sortant un bras pour pointer un point brillant au sud. C'est laquelle ?

— Aucune idée.

— T'as passé des années dehors avec ton mentor et tu connais pas les étoiles ?

— Il m'apprenait à pas mourir. Les étoiles tuent personne.

— Oui fin, elles servent à se repérer.

— Je me repère très bien.

Oris garda le bras levé encore un peu, puis le rentra sous la couverture.

— Mon père disait que celle du sud, la grosse, c'est la première allumée et la dernière éteinte. J'ai jamais vérifié si c'était vrai.

Le silence s'installa.

— Ton écriture, dit Nox. C'est lui qui te l'a trouvée ?

Oris regardait toujours le ciel.

— Ouais. J'avais sept ans.

Il s'interrompit, chercha ses mots, reprit.

— Mon père était restaurateur de livres. Il réparait des livres, des registres. L'atelier donnait sur la cour, chez nous, à Dolmira. Ça sentait la colle et le cuir du matin au soir.

— Et l'Église dans tout ça ?

— C'était son plus gros client. Les registres de la paroisse passaient tous par lui. Les baptêmes, les dîmes, les recensements. Il disait que l'Église payait mal mais qu'elle payait toujours.

Oris eut un rire court.

— Un automne, un prélat est passé au bourg. Une tournée d'inspection, un truc du genre. Il a fait porter des registres à l'atelier, il est reparti le soir même. Et le lendemain, en balayant, mon père a trouvé une page sous l'établi. Elle avait dû glisser de sa sacoche.

— Une page de foudre ?

— Exact, une mineure, mais une vraie. Tu sais ce que ça valait, pour un restaurateur ? Il aurait pu nourrir la maison deux ans avec. Trois, en marchandant bien.

— Il l'a pas vendue. Il l'a pas rendue non plus.

— Il te l’a donnée directement comme ça ?! Mais il connaissait le rituel ? s’étonna Nox.

— Il a rien dit pendant des semaines. Même pas à ma mère, au début. Je l'ai su après, ça. Sur le moment j'ai juste vu qu'il dormait mal, qu'il sursautait quand on frappait à la porte. Et puis un soir il a fermé les volets de l'atelier, il a poussé l'établi, il m'a fait asseoir et il me l’a donnée. Mais aucun de nous ne savait comment absorber l’écriture. Alors j'ai sorti mon grimoire, je l'ai posé sur mes genoux, et lui il a pris la page et il l'a appuyée dessus. Sur la couverture. De toutes ses forces. Les deux mains, les dents serrées. Je crois qu'il s'était dit que si on poussait assez fort, ça finirait par rentrer.

Le rire partit avant que Nox puisse le retenir. Celui d'Oris suivit aussitôt, et pendant un moment ils furent deux idiots secoués dans la nuit, une main sur la bouche, à essayer de ne pas réveiller le campement. Dans la tente, Pik grogna, mâcha dans le vide, se rendormit.

— Et elle est jamais rentrée, souffla Nox quand il retrouva son air.

— Jamais. Il a réessayé le lendemain.

— Comment t’as fini par absorber l’écriture alors ?

Le sourire d'Oris resta encore un peu, puis redescendit tout seul.

— La même année le prélat est revenu. Il avait fini par comprendre où sa page était tombée. Moi j'étais au fond de la cour quand ils sont entrés. J'ai pris ce que j’ai pu, l’écriture bien sûr et des babioles, puis j’ai couru. C'est tout ce que j'ai fait ce jour-là. Courir. Quelqu'un du culte m'a ramassé sur la route, trois jours plus tard. C'est là-bas qu'on m'a montré le rituel. Le vrai. Le cercle, le sang, tout le cérémonial que mon père cherchait à remplacer par la force de ses bras.

Nox regarda le profil d'Oris dans la clarté de la lune. Il essayait de superposer l'image, le gamin de sept ans dans un atelier aux volets clos, et le porteur de foudre qui dormait dans la poussière à côté de lui.

— Il était comment ?

— Précis. Maniaque, même. Un pli raté, il défaisait tout le livre et il recommençait. Il chantonnait en travaillant, toujours les deux mêmes airs, et il chantait faux. Il m'a appris à lire dans les livres des clients, avant de les rendre. Il disait que c'était pas du vol tant que les pages revenaient dans le bon ordre.

— Et ta mère ?

— Elle cousait. Les coiffes, les doublures, ce genre de choses. Mes marque-pages en tissu, dans ma chambre, c'est elle. J'en ai gardé une pleine boîte.

— Elle a dû être douée, dit Nox. Ils tiennent encore, tes marque-pages.

— Les coutures sont parfaites. Tu peux vérifier.

Le vent changea de pente. La fraîcheur descendit du nord, chargée de l'odeur de l'eau. Oris ramena la couverture sur son épaule.

— Tu sais ce qui est bête, dit-il. J'ai des souvenirs de l'atelier, des odeurs, des airs qu'il chantait faux. Mais sa voix, la vraie, je l'ai plus. Quand j'essaie de le faire parler dans ma tête, c'est ma voix qui sort.

Nox ne répondit pas tout de suite. Il fixait le confluent en bas, les deux eaux qui se mêlaient sans qu'on puisse dire où l'une finissait.

— Tu chantes faux aussi ?

Oris tourna la tête vers lui. Un vrai sourire lui monta au visage, un peu de travers.

— Atrocement.

— Alors il te reste sa voix.

Oris ne trouva rien à répondre. Il rabattit son regard vers le ciel, cligna deux fois, et laissa passer.

Ils restèrent là sans parler, le temps que la lune glisse d'un doigt vers l'ouest. Puis la respiration d'Oris s'allongea. Il dormait, la bouche entrouverte, une mèche rousse sur le front, sa couverture serrée à deux poings sous le menton. Il avait l'air d'avoir douze ans.

Nox se leva sans bruit. Il rabattit le bord de la couverture sur l'épaule d'Oris, là où le vent l'avait soulevée, et rentra sous la tente. À l'intérieur, Pik dormait toujours, la bouche ouverte sur un mot qui ne sortait pas.

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