Le soleil descendait derrière la crête depuis une demi-heure, et le sentier montait toujours.
Pas raide. Une montée douce, régulière, le genre que les jambes ne sentent pas tout de suite mais qui finit par tirer au mollet au bout d’une demi-journée. Le sol était sec, couvert de cailloux roulés qui faisaient des bruits irréguliers sous les bottes, et la forêt s’était écartée depuis la deuxième heure de marche, laissant la colonne à découvert sur un flanc de coteau qui descendait vers la rivière noire en contrebas.
Ils étaient sortis de la trappe nord à trois heures de l’après-midi, en groupes de dix à dix minutes d’intervalle.
Cent personnes en file indienne, plus les chefs qui ouvraient et fermaient. Et derrière, à cent pas en queue, le convoi des captifs, encadré par Dolmur, Veska, Gorin et Karven.
Nox marchait au milieu de la colonne. Pik devant lui, Oris derrière. Les parents de Pik à dix mètres en avant, dans le groupe des familles, comme l’avait prévu l’ordre de marche.
— Putain, dit Pik.
C’était la troisième fois qu’il le disait depuis le départ.
— Quoi ?
— J’ai un caillou dans la botte. Depuis qu’on est sortis. J’arrive pas à le faire sortir en marchant.
— Arrête-toi.
— J’ai pas envie qu’on doive me rattraper.
— Alors marche avec ton caillou.
Pik grogna. Il fit trois pas en boitillant exagérément, puis se résigna et continua normalement.
Derrière, Oris ricana. Pas fort. Juste un souffle qui sortait par le nez.
— T’as choisi ta vie, Pik.
— Vos gueules.
Nox sourit malgré lui.
Devant, à dix mètres, la mère de Pik tourna la tête.
Pas pour vérifier son fils. Pour regarder Nox.
Elle le fit deux secondes, sans expression, et reprit sa marche.
— Elle te tue du regard depuis qu’on est partis, dit Pik sans se retourner.
— Je sais.
— J’ai compté. Elle se retourne tous les six cents pas, à peu près. C’est régulier.
— Ferme-la.
Le ciel rougit à l’ouest, puis le rouge tira vers l’orange, puis l’orange tira vers le mauve. Vers dix-neuf heures, la colonne s’arrêta pour le repas. Pas un vrai arrêt, on n’avait pas le temps. Dix minutes, le temps de sortir le pain et le fromage du sac, de boire à la gourde, et de repartir. Les chefs de groupe avaient des sifflets de bois qui marquaient le début et la fin.
Pik finissait son pain debout.
— J’ai mal aux pieds.
— On marche depuis quatre heures, dit Oris. C’est normal.
— Non, c’est pas normal. Toi t’as l’air d’un cheval qu’on aurait dressé. Tu vois pas qu’on est tous épuisés ?
— Je suis pas épuisé.
— C’est ce que je dis. C’est anormal.
Le sifflet sonna. La colonne se remit en marche.
La nuit tomba progressivement. Pas de torches, la consigne tenait. Mais la lune était pleine, et les nuages s’étaient écartés depuis le coucher du soleil. La pierre du sentier prenait cette teinte argentée que prenait toujours la pierre sous la lune, et la rivière en contrebas, sans être plus claire qu’au jour, devenait visible par contraste, une bande sombre qui coupait la vallée en deux.
Le sentier longeait maintenant la rive haute, dix mètres au-dessus de l’eau.
Pik avait cessé de se plaindre du caillou, il avait fini par s’arrêter au bord du sentier pour le sortir, et il avait rattrapé la colonne au pas de course en se prenant un commentaire d’un chef de groupe. Depuis, il marchait sans parler, ce qui était suffisamment rare chez lui pour que Nox le remarque.
C’est à ce moment-là que Sael remonta la colonne.
Nox la sentit avant de la voir, une toute petite silhouette. Elle remontait depuis l’arrière, dépassait les groupes l’un après l’autre, et elle ne le faisait pas pour rejoindre quelqu’un devant. Elle le faisait pour les rejoindre, eux.
Elle arriva à hauteur de Nox sans ralentir. Elle prit le pas, marcha à sa hauteur, et parla sans préambule comme elle parlait toujours.
— Le chef de votre ferme. Celui à la veste de cuir. Je voulais te parler de son écriture
— Euh oui ?
— Sable. C’est ce que Veska a dit tout à l’heure quand je l’ai croisée à l’arrière. Sol qui devient liquide sur plusieurs mètres autour de lui, qui porte ses alliés et qui avale ses ennemis.
— C’est ça, enfin, je crois.
— Comment elle s’active ?
Nox marcha trois pas avant de répondre. Sael ne le pressa pas. Elle marchait à son rythme, regardait droit devant elle, et attendait comme elle aurait attendu une commande au comptoir d’une auberge.
— Il a posé les deux mains paumes vers le sol. Le mana s’est libéré d’un coup, et le sol a cédé en cinq secondes.
— Hm et la portée ?
— Six mètres autour de lui je pense au-delà, la pierre tenait.
— La durée ?
Nox leva les yeux au ciel et souffla mais de façon suffisamment faible pour que Sael n’entende pas.
— Je sais pas exactement. Tant qu’il restait debout en tout cas. Quand il a reculé vers l’escalier, le sable a commencé à ralentir derrière lui.
— Il s’enfonçait pas lui-même ?
— Non. Et il pouvait choisir qui s’enfonçait. Ses alliés flottaient. Nous on coulait.
— Mauvaise écriture à affronter dans un sous-sol.
Elle fit deux pas de plus sans rien dire, et Nox sentit qu’elle classait ce qu’il venait de lui donner dans le compartiment où elle rangeait les informations qu’elle utiliserait peut-être un jour.
— Merci.
Elle accéléra sans plus rien dire, dépassa Pik, et continua à remonter vers la tête de colonne.
Pik la regarda partir. Il attendit qu’elle soit hors de portée.
— Elle me fait peur, cette femme.
— Pourquoi ?
— Elle a jamais dit bonjour. Pas une fois depuis que je suis au culte.
— Je suis d’accord avec lui et elle m’insupporte dans sa façon de parler, enchérit Oris.
Vers vingt-deux heures, Oris parla.
Il avait attendu le moment où la rivière s’écartait du sentier, où Pik discutait avec un apprenti qu’il connaissait depuis l’enfance, et où personne autour d’eux n’écoutait plus.
— Nox. L’attaque, tu vas me raconter ou pas ?
Nox marcha deux pas.
— Ma morsure vient d’une femme... Les captifs nous croyaient pas. Le chef leur avait fait croire qu’on venait pour les tuer et ils m’ont chargé. J’ai dû les faire reculer, dit Nox. C’était ça ou j’y restais.
— D’accord, ça a pas dû être évident…
Nox sentit qu’Oris savait qu’il ne disait pas tout. Il sentit aussi qu’Oris ne lui en voulait pas de ne pas tout dire. Il continuerait quand il pourrait.
Et ils marchèrent.
Vers minuit, la pente s’inversa.
Le sentier redescendait maintenant vers le fond d’un vallon, où la rivière noire se mélangeait à un cours d’eau plus clair qui venait du nord-est. Malphas avait dit qu’on s’arrêterait là pour la nuit.
La colonne s’étira en arrivant. Les chefs de groupe organisaient le campement à la lueur de la lune, les intendants distribuaient les emplacements pour les tentes, et les enfants, qui avaient marché tout le soir sans se plaindre, couraient maintenant comme s’ils n’avaient rien fait, malgré l’heure.
Pik s’effondra au sol avant même d’avoir choisi son emplacement.
— Pik, dit Oris.
— Je bouge plus.
— On doit monter les tentes.
— Pik est mort. Pik existe plus. Vous parlez tout seuls.
Oris soupira. Nox le tira par le bras. Pik se laissa relever en râlant.
Ils montèrent leur tente à trois, un abri triangulaire de toile beige, le genre qu’on partageait dans les expéditions courtes. Pik se trompa deux fois dans les piquets. Oris finit par tout reprendre. Nox tenait les coins.
Pendant qu’ils finissaient, Dolmur passa.
Sa silhouette était impossible à manquer, même dans la pénombre. Il traversa le campement en direction du groupe de chefs rassemblé près du chêne au bord du confluent. Il avait son sac sur l’épaule droite, sa hache dans le harnais, et son bras gauche toujours bandé. Veska et Gorin marchaient un peu derrière lui. Karven était déjà avec les autres.
Nox les vit s’arrêter à hauteur de Malphas.
Ils parlèrent quelques minutes. Cartes à la lumière d’une lampe à huile à demi-couverte, gestes, un doigt sur un point que Nox ne pouvait pas voir. Puis Dolmur posa la main sur l’épaule de Malphas, et se retourna.
Il vit Nox.
Il leva la main, brièvement. Le geste qu’il avait toujours fait pour saluer de loin, sans s’attarder.
Nox le rendit.
Et Dolmur ralentit. Il glissa un mot à Veska, qui acquiesça, puis il traversa les vingt pas qui le séparaient de Nox.
— Petit.
— Dolmur.
Il s’arrêta à un pas. Pik et Oris s’écartèrent sans qu’il le demande.
— On part maintenant. Avec Veska, Gorin et Karven. On dépose les deux cents à la porte sud de Verel, c’est à une heure de marche, plein est. On laisse de l’eau, du pain pour une journée. Après on remonte par le sentier de crête et on vous rejoint demain à midi.
— D’accord.
Dolmur lui demanda.
— Tu tiens ?
— Oui t’en fais pas.
— Pik, Oris.
Les deux levèrent la tête.
— Vous gardez un œil sur lui.
— Toujours, dit Pik.
Oris hocha la tête, sans répondre.
Dolmur posa sa main droite sur l’épaule de Nox, pas fort, juste pour signaler. Il la garda là une seconde, deux, puis il la retira et s’éloigna en boitant un peu vers son équipe qui l’attendait.
Nox les regarda partir.
Dolmur en tête, sa silhouette imposante qui penchait vers la droite sous le poids de son bras blessé. Veska à côté, plus petite, qui ajustait son sac en marchant. Gorin derrière, son arc en bandoulière. Karven en queue, costaud, le bandeau de tête encore taché de sang séché.
Ils descendirent le sentier qui partait à l’est, contournèrent un éboulis, et disparurent derrière un repli rocheux dans la nuit.
Le convoi des captifs s’était mis en mouvement avec eux. Deux cents silhouettes qui suivaient, en silence pour la plupart.
Nox resta debout devant la tente quelques secondes de plus. Pik s’asseyait déjà à l’intérieur, en train de retirer ses bottes en râlant. Oris allumait un petit feu à un mètre de l’entrée, comme tous les autres campeurs autour d’eux.
— Nox, dit Pik depuis l’intérieur. Viens manger.
Nox se baissa et entra dans la tente.
