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Chapter 87 - La fin

Trente minutes que Nox mangeait la terre.

Le sol gris défilait sous son menton. La traction ne faiblissait jamais, ne forçait jamais non plus. Elle le tirait au pas de la Mère silencieuse. Ses avant-bras n’étaient plus qu’éraflures. Sa tunique avait cédé au ventre. Les cailloux s’y logeaient puis ressortaient plus loin, rouges.

Devant ses yeux, la robe blanche glissait sans un pli. Elle ne s’était pas retournée une seule fois.

Une partie de son mana était revenu.

Nox ferma les yeux, choisit un point à dix mètres sur sa droite, et y fut.

Une seconde debout. La terre ferme sous ses pieds, l’air libre autour de lui.

Puis ses talons quittèrent le sol. La force le prit au ventre et le rabattit à plat, et il revint en raclant le gravier jusqu’au mur invisible, le visage à une main de la robe.

Elle n’avait pas ralenti.

Il serra les dents. Encore deux comme ça et son grimoire serait vide pour rien.

Il se concentra sur l’œil du vide.

Il y avait des créatures dans les Landes. Il les sentait depuis le début, au bord de sa portée : des formes qui rôdaient, s’arrêtaient, repartaient. Aucune ne venait jamais plus près. Quand la Mère silencieuse avançait, elles reculaient d’autant.

Une forme, sur sa gauche, ne reculait pas.

Nox remonta le long d’elle. Les jambes, deux mètres de large à elles seules. Le bassin, plus haut. Le torse, plus haut encore, et puis plus rien. L’œil du vide s’arrêtait avant le sommet. La créature continuait au-delà de ce qu’il pouvait sentir.

Elle était à moins de dix mètres.

Il apparut à ses pieds et plaqua la main contre une cheville large comme un tronc. Des poils durs sous sa paume. Une odeur de bête mouillée.

Il leva la tête.

Des poils gris sur tout le corps, du sol jusqu’au ciel. Quatre bras, deux de chaque côté, pendus le long des flancs. Et tout là-haut, à quinze mètres, une tête ronde percée d’un œil unique, qui pivotait vers lui.

La traction l’arracha.

Le paysage se replia d’un coup. Il heurta la terre, roula, racla, et le mur l’arrêta de nouveau, le nez contre l’air dur. Il avait la bouche pleine de gravier. Il cracha.

Puis il activa la marque.

Le grimoire se vida d’un trait. Le géant fut là. Juste devant elle, à trois pas, si près que son ombre les recouvrit tous les deux.

L’œil descendit sur la petite silhouette blanche.

Les quatre bras se levèrent.

La Mère silencieuse leva une main.

Rien ne bougea pendant un battement. Puis la cage thoracique du géant craqua.

Un claquement sec et profond, venu de l’intérieur. Les quatre bras s’arrêtèrent au-dessus de sa tête. Ils retombèrent. Pas vers le sol : vers lui. Les coudes se plièrent à l’envers et les mains vinrent se plaquer contre son torse, les doigts d’abord, puis les paumes, puis les avant-bras qui s’enfoncèrent dans la fourrure avec un bruit mouillé.

Le géant ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit.

Ses genoux cédèrent ensemble, mais il ne tomba pas. Ses jambes remontèrent. Les cuisses se replièrent contre le ventre, les tibias contre les cuisses, et les os éclataient l’un après l’autre, une longue suite de détonations sourdes qui roulaient sur les Landes. La tête descendit. Le cou s’enfonça dans les épaules, les épaules dans la poitrine. L’œil fixa Nox une dernière fois avant que la peau du front ne se rabatte dessus.

Le sang perla entre les poils. Il ne coula pas. Les gouttes tremblèrent, puis rampèrent à rebours vers le centre du corps et disparurent dans la masse.

Quinze mètres. Dix. Cinq.

Le géant ne ressemblait plus à rien. Une boule de chair et de poils gris qui se contractait par à-coups, et chaque à-coup arrachait un nouveau craquement à l’intérieur.

Elle baissa la main.

La boule resta là, sur la terre grise, de la taille d’un rocher. Pas une goutte autour.

À la limite de l’œil du vide, les créatures s’éloignèrent toutes en même temps.

La Mère silencieuse reprit sa marche. Elle contourna la boule sans la regarder. La traction reprit Nox au ventre.

Son menton tomba dans une empreinte. Elle était légèrement plus profonde que les précédentes.

— Que… c’est possible, ça ?

Elle aurait pu le faire à n’importe quel moment. Pendant les trois minutes où il l’avait frappée. Pendant les trente où elle l’avait traîné. Elle aurait pu le replier sur lui-même d’un geste, comme le géant, et elle ne l’avait pas fait.

Un rire lui monta de la poitrine. Nox racla sa gorge pleine de poussière.

— Ha… hahaha. Très bien. Je v…

Une motte de terre lui remplit la bouche. Il toussa, cracha du gris et du rouge.

L’anneau chauffa contre son doigt. La lance glissa dans sa main droite.

Il la retourna. La pointe contre son ventre, là où la tunique avait cédé, là où les cailloux étaient passés.

Il poussa.

Le fer entra. Froid d’abord, puis brûlant. Le souffle lui sortit d’un coup et ne revint pas. Ses doigts glissèrent sur la hampe, mouillée, et il raffermit sa prise pour enfoncer plus loin.

La Mère silencieuse s’arrêta.

La lance lui fut arrachée des mains. Elle ressortit de son ventre d’un coup, et partit en tournoyant dans l’air gris. Elle retomba loin, très loin, et rebondit deux fois sur la terre avant de s’immobiliser.

Nox resta au sol. Le sang sortait de lui par saccades chaudes, s’étalait sous sa joue, gagnait la poussière. La traction avait cessé.

Il sourit, les dents rouges.

— Pour Oris…

La robe blanche pivota. Lentement. Le tissu tourna sur lui-même sans soulever un grain de poussière, et Nox sentit son regard sur lui, sans voir de visage.

— Tu… m’embêtes… humain. 

Le noir tomba.

Il n’entendit plus le vent. Plus son souffle. Plus le sang dans ses oreilles. L’odeur de la terre grise disparut, puis celle du fer, puis celle de son propre corps.

Le sol n’était plus sous sa joue. Ni sous son ventre, ni sous ses genoux. Ses bras ne touchaient rien. Il voulut bouger les doigts et ne sut pas s’ils bougeaient. Il flottait, peut-être.

L’œil du vide ne fonctionnait plus. Sa détection de mana non plus. Il fouilla plus loin, vers son grimoire, mais rien.

La douleur aussi était partie. Il venait de s’enfoncer une lance dans le ventre, et il n’avait mal nulle part.

C’est bon ?

Je suis mort ?

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