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Chapter 1 - Chapitre I — Les Enfants de la Brume

Le vent descendait des hauteurs comme une vieille dette qu’on venait réclamer.

Il sifflait entre les pierres antiques, s’engouffrait dans les fissures des ruines oubliées, puis glissait le long des pentes boisées avant d’atteindre le petit village de Valdris-sur-Brume. Là, il ralentissait. Il devenait presque doux. Trompeur.

Valdris était adossé aux contreforts occidentaux d’une terre que les cartes désignaient à peine. Une région dont le nom survivait surtout dans les récits murmurés au coin du feu. Une terre brûlée jadis par quelque chose de trop grand pour être appelé simplement “monstre”.

Les anciens savaient. Les pierres aussi.

Aren Valtheris ignorait encore à quel point ces pierres le concernaient.

Il se tenait sur la falaise dominant la mer de brume matinale, les bras croisés, la mâchoire serrée. Dix-sept ans. L’âge où l’on croit que le monde attend notre arrivée. L’âge où l’on ne comprend pas encore que le monde ne nous attend pas — il nous tolère, tout au plus.

Derrière lui, le village s’éveillait lentement. Toits de bois sombre. Fumée bleutée. Silhouettes familières. Rien d’exceptionnel.

Et pourtant, Aren partait comme s’il quittait un royaume.

Il n’était pas né ici.

On l’avait trouvé au bord des anciennes pierres noircies, enveloppé dans des tissus trop riches pour appartenir à un villageois, mais trop abîmés pour révéler leur origine. Un nourrisson au milieu des vestiges d’un passé que personne ne voulait trop examiner.

Ce fut Maître Eryndor qui le recueillit.

Le Wyverien était le chef du village. Sa silhouette élancée et ses oreilles effilées lui donnaient une allure presque irréelle parmi les humains trapus des montagnes. Son regard doré, en revanche, n’avait rien d’irréel. Il était ancien. Profond. Fatigué d’avoir vu trop de cycles se répéter.

Les Wyveriens vivaient longtemps.

Assez longtemps pour voir les erreurs des hommes revenir sous des formes différentes.

Eryndor n’avait jamais parlé à Aren de ses origines. Il ne mentait pas. Il se contentait de laisser le silence remplir l’espace.

Et le silence, dans ces montagnes, avait du poids.

Le chasseur arriva un soir d’automne.

Il ne fit pas d’entrée dramatique. Pas de cape battue par la tempête. Il entra dans le village couvert de poussière et de cicatrices, avançant d’un pas régulier, presque tranquille.

À sa hanche reposait un katana.

La lame était fine, légèrement courbe, logée dans un fourreau sombre usé par le voyage. Rien d’excessif. Rien d’ostentatoire. Pourtant, même au repos, l’arme semblait vibrer d’une tension contenue — comme si elle attendait.

Les enfants cessèrent de jouer. Les adultes se figèrent.

Ce n’était pas la taille de l’arme qui impressionnait.

C’était la manière dont il la portait.

Le katana ne cognait pas contre son armure. Il ne produisait aucun bruit superflu. Il semblait parfaitement aligné avec ses mouvements, comme s’il faisait partie de lui.

On reconnaissait un chasseur à cela.

Pas à l’équipement.

À la façon dont le silence se déplaçait avec lui.

Il se présenta sous le nom de Rathen.

Rien de plus.

Il resta.

Au début, ce ne fut qu’un repos. Quelques jours pour réparer son équipement, aiguiser sa lame, observer les montagnes. Puis quelques semaines pour “attendre une information”. Les semaines devinrent des mois.

Aren avait dix ans.

Il suivait Rathen partout. Posait des questions incessantes. Réclamait des histoires.

Le chasseur parlait peu, mais quand il parlait, le monde s’élargissait.

Il racontait les déserts où le sable vibrait sous le passage de créatures invisibles. Les forêts si denses que la lumière y devenait verte. Les montagnes où la neige elle-même semblait vivante. Il évoquait des bêtes capables d’arracher la terre sous leurs griffes.

Il ne parlait jamais des hommes.

Aren ne le remarqua pas.

L’entraînement commença sans cérémonie.

Rathen plaça un katana d’entraînement entre les mains du garçon. La première leçon ne fut pas de frapper.

Ce fut de dégainer.

Encore.

Et encore.

Jusqu’à ce que le mouvement devienne plus rapide que la pensée.

“Un coup. Pas deux,” disait-il.

Aren apprit que le katana n’était pas une arme de force brute. C’était une arme de précision. D’intention.

Lever avant l’aube. Course dans les pentes rocheuses. Coupe nette sur des troncs marqués à la craie. Méditation immobile sous la pluie froide.

“Si ton esprit vacille, ta lame hésitera.”

Aren apprit à respirer avant de frapper.

À attendre l’ouverture.

À ne pas céder à la panique.

Il apprit aussi que la peur ne disparaît jamais. On apprend seulement à la traverser.

À treize ans, il accompagna Rathen pour sa première chasse réelle.

Un Jaggi isolé rôdait trop près des troupeaux.

La créature était rapide. Agile. Ses crocs brillaient dans la pénombre forestière.

Aren sentit la sueur couler le long de son dos.

Le combat fut bref.

Le Jaggi bondit.

Rathen ne bougea presque pas. Une simple rotation. Un éclair d’acier.

Le cri du monstre fut coupé net.

La lame avait frappé une seule fois.

Plus tard, quand Aren affronta lui-même la créature blessée qui tentait de fuir, il comprit la différence entre observer et agir.

Sa main trembla.

Son coup ne fut pas parfait.

Mais il fut suffisant.

Le sang éclaboussa la mousse verte.

Le Jaggi s’effondra.

Aren ne dormit pas cette nuit-là.

Rathen ne le consola pas.

“Une lame propre n’efface pas ce que tu as fait,” dit-il calmement. “Elle rend seulement la mort plus rapide.”

Les années passèrent.

Aren grandit. Son geste devint fluide. Son dégainé précis. Le sifflement bref du katana fendait parfois l’air d’entraînement à l’aube, résonnant contre les parois rocheuses du village comme une note claire dans la brume.

Les villageois écoutaient sans commenter.

Ils comprenaient que ce son annonçait un départ inévitable.

Rathen restait un mystère.

Parfois, il fixait longuement l’horizon sud. Parfois, il disparaissait plusieurs jours. Il revenait avec des entailles nouvelles sur son armure, des éclats minuscules le long du fil de sa lame — preuve qu’elle avait rencontré quelque chose de plus dur que de simples écailles communes.

Eryndor observait.

Un soir, Aren surprit une conversation.

“Tu ne peux pas empêcher ce qui vient,” dit le Wyverien.

Rathen répondit :

“Je peux au moins préparer celui qui devra l’affronter.”

Aren ne comprit pas.

Trois semaines avant son dix-septième anniversaire, la maison était vide.

Le râtelier mural ne portait plus le katana.

Le fourreau sombre avait disparu.

Sur la table reposait une enveloppe scellée.

Le symbole gravé dans la cire appartenait à la Guilde des Chasseurs.

Le message était bref.

Rends-toi à Lothrien.

Présente cette lettre.

Ils t’accepteront.

Pas d’explication.

Pas d’adieu.

Eryndor lut la lettre en silence.

“Ton maître,” dit-il enfin, “a porté cette lame contre des créatures que peu d’hommes ont seulement vues.”

Il marqua une pause.

“Et contre des décisions que certains considèrent intouchables.”

Aren sentit que son départ n’était pas seulement un rêve d’enfant.

C’était une suite logique.

Le matin du départ, la brume était plus épaisse que d’habitude.

Aren portait dans son dos le katana que Rathen lui avait laissé — plus simple, mais forgé avec soin. L’arme semblait légère.

Elle ne l’était pas.

Chaque pas l’éloignait du silence protecteur du village.

Chaque pas le rapprochait d’un monde où la lame ne servirait plus à protéger quelques troupeaux, mais à participer à quelque chose de plus vaste.

Au sud, les ruines anciennes demeuraient immobiles.

Mais dans les profondeurs des terres oubliées, quelque chose s’était éveillé.

Pas encore une menace.

Pas encore une catastrophe.

Simplement une présence.

Et les créatures des forêts commençaient déjà à adapter leurs trajectoires.

Aren marchait vers Dundorma avec la conviction que la Guilde incarnait l’ordre.

Il ignorait que l’ordre est souvent une façade.

Il ignorait que son maître n’avait pas disparu par lassitude.

Il ignorait que certains reconnaîtraient le style de sa lame avant même d’entendre son nom.

Le vent descendit une dernière fois des montagnes.

Valdris-sur-Brume retrouva son silence.

Et dans ce silence, l’écho lointain d’un katana dégainé sembla résonner encore.

Le monde n’avait pas besoin d’un héros.

Mais il venait peut-être d’en façonner un malgré lui.

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