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Chapter 1 - Ce que les animaux savent

Je n'ai jamais eu peur des forêts la nuit.

C'est peut-être ce qui aurait dû m'alerter — cette absence de peur là où tout le monde en ressentait une. Mes collègues de la faculté vétérinaire de Liège me regardaient avec ce mélange d'admiration polie et d'incompréhension discrète quand je leur décrivais mes gardes de nuit dans les Fagnes. Tu n'as vraiment pas peur toute seule là-haut ? Non. Jamais. Pas de la forêt, en tout cas.

Ce soir-là — un mardi de novembre, pluie froide, ciel bas comme un couvercle posé sur les crêtes — j'étais revenue en urgence pour un chevreuil qu'un automobiliste avait percuté sur la N68, entre Malmedy et Robertville. L'animal était vivant quand les gendarmes m'avaient appelée. À mon arrivée, il gisait sur le bas-côté, un des membres arrières broyé, les yeux grands ouverts dans l'obscurité.

J'avais fait ce que je fais toujours dans ces moments : je m'étais agenouillée lentement, j'avais posé une main sur l'encolure de l'animal et j'avais attendu qu'il accepte ma présence. La plupart des vétérinaires vous diront que c'est une perte de temps avec un animal sauvage en état de choc. Ils ont tort, ou plutôt — ils ne voient pas ce que je vois.

Parce que je voyais quelque chose. C'est difficile à décrire même maintenant, avec tout ce que je sais, ou crois savoir. À l'époque, je l'appelais la lumière de fond — une façon de parler, je pensais, une métaphore que je m'étais construite pour nommer cette sensation de percevoir l'état intérieur d'un animal. Tous les vétérinaires expérimentés développent une forme d'intuition clinique. Je croyais que c'était simplement ça.

Ce soir-là, la lumière du chevreuil était rouge et défaillante, comme une bougie dans le vent. Je savais avant même de toucher la patte brisée qu'il n'y avait rien à faire. Pas de ressources, pas d'énergie pour survivre une chirurgie. Alors j'avais fait ce qu'il fallait faire.

Le gendarme qui m'attendait — un jeune, la vingtaine, premier poste sans doute — avait détourné le regard pendant l'injection. Moi, jamais. Je dois ça aux animaux que j'euthanasie : rester là, les regarder partir. Ne pas faire semblant que ça n'a pas lieu.

Quand c'était fini, j'avais rangé mon matériel et commencé à marcher vers ma camionnette — une vieille Berlingo blanche qui sentait le désinfectant et le foin humide — quand j'avais senti autre chose.

Pas vu. Senti.

Une lumière, de nouveau. Mais pas celle d'un animal blessé. Quelque chose d'énorme, de dense, d'ancien. Quelque chose dans les bois, à soixante ou quatre-vingts mètres de la route, immobile.

Je m'étais retournée vers la lisière.

Rien que les épicéas noirs, la pluie, l'obscurité.

Mais la sensation n'était pas partie.

Tu rentres ? avait demandé le gendarme, clés de sa voiture à la main, pressé d'en finir.

Oui, j'avais répondu.

Je mentais.

J'attendis que sa voiture disparaisse au virage avant de prendre ma lampe frontale dans la boîte à gants et de traverser la route.

Je sais ce que vous pensez. Je le pensais aussi — que c'était stupide, que c'était la nuit, que j'avais une longue journée derrière moi et que je confondais de la fatigue avec de l'intuition. Sauf que je ne confond jamais les deux. Quand je suis fatiguée, les lumières s'estompent. Là, elle était parfaitement nette.

La forêt sentait la terre mouillée et l'aiguille de sapin en décomposition. Je marchais sans faire de bruit — habitude ancienne, apprise à force de suivre mon père dans les sous-bois quand j'étais petite. Il était garde forestier aux Fagnes pendant vingt ans. Il m'avait appris que la forêt accepte ceux qui savent se taire.

Je m'arrêtai à une quinzaine de mètres.

Un loup.

Ou ce qui ressemblait à un loup. Plus grand qu'un loup européen normal — beaucoup plus grand, de la taille d'un petit poney, ce qui était absurde mais c'était ce que voyaient mes yeux. Pelage gris-anthracite, presque noir dans l'obscurité. Il était couché sur le flanc entre deux épicéas, et il ne bougeait pas.

Sa lumière était jaune et contractée. Blessé, mais stable. Pas mourant.

Je l'éclairai lentement. Il ne réagit pas à la lampe — ce qui était anormal. Un loup sain fuirait ou attaquerait. Lui resta immobile, les yeux ouverts, et il me regarda avec une expression que je ne peux décrire que comme de la résignation. Pas l'hébétude d'un animal en état de choc. Quelque chose de conscient et de las.

Je m'agenouillai à cinq mètres de lui.

D'accord, pensai-je, réfléchis. Il n'y a plus de loups sauvages en Belgique. Pas depuis des décennies. Ce que tu vois ne peut pas être ce que tu crois.

Et pourtant.

Je tendis la main, paume vers le haut — geste inutile avec un animal sauvage qui ne me connaissait pas, geste instinctif malgré tout.

La lumière jaune frémit. S'ouvrit, légèrement.

Le loup posa sa tête sur ses pattes antérieures et ferma les yeux.

D'accord, répétai-je, à voix haute cette fois.

Et je m'approchai.

Il avait une balle dans l'épaule gauche. Petit calibre, tirée de loin — elle avait traversé le muscle sans toucher l'os, mais le trajet était sale et je voyais déjà les signes d'une infection qui commençait. Je travaillai vite, à la lampe frontale, sous la pluie qui redoublait, en me disant que j'étais folle mais en continuant quand même.

Il ne bougea pas pendant toute l'intervention. Pas une seule fois.

Quand j'eus fini — nettoyage, antibiotique intramusculaire, bandage serré — je restai assise dans la boue à le regarder respirer.

Qui t'a tiré dessus ? murmurai-je.

Ce n'était pas une vraie question. Ou plutôt, je ne m'attendais pas à une réponse.

Ses yeux s'ouvrirent. Jaune d'ambre, lumineux même dans l'obscurité. Il me regarda avec cette même expression consciente, et quelque chose passa entre nous — pas des mots, pas une image, mais une sensation : gratitude, méfiance, et sous les deux, quelque chose de vieux et de brûlant comme de la braise.

Puis il se leva — trop facilement pour un animal qui venait de subir ce que je lui avais fait subir — et disparut entre les arbres.

Je rentrai chez moi, trempée jusqu'aux os, avec de la terre sous les ongles et une certitude tranquille et terrible que quelque chose venait de changer.

Je n'avais pas encore de mots pour ça.

Ils viendraient.

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