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Chapter 4 - Chapitre 3 — Le jour où le ciel a frappé la Terre

Le téléphone sonna à 23 h 59.

Ulrich n'eut pas besoin de regarder l'écran pour savoir que ce n'était pas un appel ordinaire. À cette heure-là, il n'était pas en service. Et il ne s'agissait pas de son téléphone habituel de travail, mais celui qu'il utilise pour son organisation.

Il décrocha sans un mot.

— MonColonel, dit la voix à l'autre bout du fil, tendue mais maîtrisée. Nous avons un incident confirmé.

Ulrich se redressa lentement, déjà pleinement réveillé.

— Quel type d'incident ?

Un silence bref, chargé.

— Un objet est entré dans l'atmosphère il y a environ six minutes. Trajectoire incompatible avec une météorite. Vitesse incompatible avec toute technologie connue. Impact confirmé en territoire russe, région de Voronej.

Ulrich ferma les yeux une fraction de seconde. Pas par surprise. Par nécessité.

— Crash ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur. Crash confirmé.

Il inspira profondément.

— Je veux un rapport complet. Maintenant.

— Il est en route vers vous. Le colonel Castillo est déjà mobilisé.

Ulrich raccrocha sans ajouter un mot. Pendant quelques secondes, il resta immobile, les mains posées à plat sur le bureau, regard perdu dans le noir au-delà de la fenêtre. Il n'éprouvait ni panique ni excitation. Seulement une certitude glaciale : le monde venait de changer radicallement.

Moins de vingt minutes plus tard, la porte s'ouvrit sans que l'on prenne la peine de frapper.

Hans Castillo entra d'un pas rapide, une tablette sous le bras, le visage fermé. Il portait encore son manteau, signe évident qu'il avait quitté un autre site à la hâte. Son anglais, lorsqu'il parla, était précis, presque clinique.

— Sir. Confirmation visuelle et radar. L'objet a pénétré l'atmosphère à très haute vitesse, a manœuvré pendant la phase de descente, mais a il semble perdu le contrôle. Impact violent. Aucun signal de détresse détecté avant le crash.

Il posa la tablette sur le bureau et activa l'écran. Des images satellites apparurent, encore partiellement floutées. Une traînée incandescente, capturée sous plusieurs angles. Puis un point lumineux qui disparaissait brusquement.

— Manœuvré, répéta Ulrich. Vous êtes sûr de ce terme ?

Castillo hocha la tête.

— Oui. Ce n'était pas une chute passive. Il y a eu des corrections de trajectoire. Brèves, mais nettes.

Ulrich fixa l'image.

— Origine ?

— Inconnue pour l'instant. Mais ce n'est ni un missile, ni un satellite. Les Russes verrouillent déjà la zone.

— Bien sûr qu'ils le font, murmura Ulrich.

Castillo fit défiler le rapport.

— Aucun pays ne revendique l'objet. Les canaux diplomatiques sont en ébullition. Officiellement, tout le monde parle d'enquête conjointe. Officieusement…

Il marqua une pause.

— …c'est déjà une guerre de l'information.

Ulrich hocha lentement la tête. Il avait prévu ce scénario. Il l'avait même redouté. Mais le voir se dérouler avec une telle précision lui donna un goût amer.

— Y a-t-il des survivants ? demanda-t-il.

Castillo hésita une fraction de seconde.

— Impossible à confirmer. Les premières images au sol montrent des débris très fragmentés. Mais la zone est sous contrôle militaire strict. Nous n'avons aucun accès direct.

Ulrich se leva.

Ce geste, simple en apparence, marquait pourtant un changement fondamental. Jusqu'ici, il avait observé, analysé, préparé. Désormais, il devait agir.

— Alors c'est fini, dit-il calmement.

Castillo releva les yeux.

— Sir ?

— Le temps des hypothèses. Le temps des débats. Tout ce que nous avons redouté vient de se produire.

Il se tourna vers lui.

— À partir de maintenant, ce n'est plus une question de savoir si nous avions raison. C'est une question de vitesse.

Castillo inspira.

— Vous voulez activer le réseau ?

Ulrich ne répondit pas immédiatement. Il regarda une dernière fois les images du crash, ces pixels imparfaits qui, pourtant, venaient de redéfinir l'histoire humaine.

— Oui, dit-il enfin. Mais pas encore publiquement.

Il se rassit et posa les mains sur le bureau.

— Nous finalisons. Cette nuit.

Castillo comprit immédiatement ce que cela signifiait.

— Humanity First ?

Ulrich releva les yeux.

— Humanity First.

Il n'y avait plus d'hésitation dans sa voix.

— Contactez les équipes scientifiques. Je veux des analyses indépendantes. Prévenez nos relais en Europe. Et dites aux unités de terrain de se tenir prêtes. Pas d'initiative isolée. Pas d'improvisation.

— Et si les Russes découvrent…

— Ils découvriront, coupa Ulrich. Comme tout le monde. La question n'est pas s'ils savent. La question est ce que nous ferons pendant qu'ils se disputent.

Castillo hocha la tête.

— Très bien, monsieur.

Il s'arrêta à la porte.

— Sir…

Il hésita, puis reprit.

— S'ils sont venus, et qu'ils se sont écrasés…

Ulrich termina la phrase pour lui.

— Alors d'autres suivront.

Un silence lourd s'installa.

— Et nous ne sommes pas prêts, ajouta Castillo.

Ulrich secoua lentement la tête.

— Non. Pas encore.

Puis, avec une fermeté nouvelle :

— Mais nous allons l'être.

La porte se referma.

Ulrich resta seul dans le bureau, désormais éclairé par les écrans et les cartes en cours d'actualisation. Le mouvement qu'il avait imaginé, conçu, planifié par prudence, venait de prendre corps.

Humanity First n'était plus juste de grandes idées avec des idéaux.

C'était une réponse.

-------

La salle de réunion n'avait rien d'exceptionnel.

Une table rectangulaire, des murs sobres, des écrans encore éteints. Pourtant, lorsque les premiers participants s'y installèrent, Ulrich sut qu'elle deviendrait, rétrospectivement, un point d'origine. Pas par ce qui y serait dit officiellement, mais par ce qui y serait décidé sans jamais être consigné.

Hans Castillo fut le premier à prendre la parole.

— Nous avons une fenêtre de quelques heures, peut-être moins, dit-il en anglais, sans préambule. Les Russes contrôlent le site, mais ils ne contrôlent pas encore toutes les informations. Les données circulent. Les satellites civils ont vu la rentrée atmosphérique. Les amateurs aussi.

Il fit apparaître une carte.

— L'impact est ici. Voronej. Les forces locales sont déjà déployées. Le FSB verrouille l'accès. Les scientifiques étrangers n'auront accès qu'à ce que Moscou voudra bien montrer.

Ulrich croisa les bras.

— Et ils montreront ce qui les arrange, dit-il calmement.

— Exactement, répondit Castillo. C'est pour ça que nous devons agir maintenant, même si c'est indirect.

Un homme assis plus loin leva légèrement la main. Léandre Rouault n'aimait pas interrompre, mais il n'aimait pas davantage laisser passer une imprécision.

— Agir comment, exactement ? demanda-t-il en français, avant de passer naturellement à l'anglais. Parce que si vous parlez d'intervention directe, ce n'est ni réaliste ni souhaitable.

Ulrich tourna la tête vers lui.

— Personne n'a parlé d'intervention directe, répondit-il. Pas encore.

Léandre soutint son regard.

— Alors nous parlons ici d'observation. De coopération scientifique ?

— De récupération d'information, corrigea Castillo.

Un léger silence suivit.

— Ce sont deux choses différentes, insista Léandre. La science ne fonctionne pas sous la contrainte.

Ulrich intervint, la voix posée.

— Et la survie ne fonctionne pas sous idéalisme, dit-il sans agressivité. Nous n'opposons pas science et sécurité. Nous cherchons à les aligner.

Léandre hocha lentement la tête, sans être totalement convaincu.

— Très bien, dit-il. Mais alors je veux des garanties. Pas d'opérations clandestines sur le site. Pas de récupération forcée. Si nous envoyons des scientifiques, ce sera dans un cadre officiel.

Castillo esquissa un sourire bref.

— Officiel ne veut pas dire naïf.

Ulrich leva la main pour couper court.

— Assez. Voici ce que nous faisons.

Il se leva, lentement, et activa l'écran principal.

— Nous demandons un accès scientifique international. La Suisse est bien placée pour cela. Sa neutralité et sa réputation la précède. Ses compétences techniques ne seront pas en retrait non plus.

Il regarda Léandre.

— C'est là que vous intervenez.

Léandre fronça légèrement les sourcils.

— Vous voulez que je sois en première ligne ?

— Je veux que vous soyez un agent crédible, répondit Ulrich. Et vous l'êtes.

Léandre réfléchit quelques secondes.

— D'accord. Mais je n'irai pas seul.

— Vous ne serez jamais seul, répondit Ulrich. Pas dans cette organisation.

Un autre homme, resté silencieux jusque-là, se pencha en avant. Sa présence était discrète, presque effacée, mais sa voix, lorsqu'il parla, capta immédiatement l'attention.

— Pendant que vous discutez d'accès officiel, dit Dwayne Kidenda calmement, d'autres factions vont déjà tenter d'exploiter la situation. Elles utiliseront leurs influences médiatiques. Des Rumeurs. Elles essayeront de simplifier les naratives.

Ulrich se tourna vers lui.

— Que proposez-vous ?

Dwayne haussa légèrement les épaules.

— Rien de spectaculaire. Simplement préparer le terrain. Créer un climat où certaines idées paraîtront… raisonnables.

— Quelles idées ? demanda Léandre, méfiant.

Dwayne le regarda sans détour.

— Que l'humanité doit penser à sa propre sécurité avant toute autre considération.

Un silence pesant s'installa.

— Vous parlez de propagande, dit Léandre.

— Je parle d'opinion publique, répondit Dwayne. Les autres s'en chargeront aussi. La différence, c'est que nous pouvons le faire sans hystérie.

Ulrich observa les deux hommes.

— Dwayne a raison sur un point, dit-il finalement. Le récit va se construire avec ou sans nous. Et s'il se construit sans nous, il nous sera hostile.

Il se tourna vers un troisième interlocuteur, jusque-là en retrait. Sampson Mohamedi était assis droit, les mains jointes, le regard attentif.

— Sampson ?

Celui-ci inspira profondément avant de parler.

— Les gens vont avoir peur, dit-il simplement. Pas demain. Pas tout de suite. Mais bientôt. Et quand la peur arrive, ils vont chercher des voix. Des repères.

— Et vous pensez pouvoir être l'une de ces voix ? demanda Léandre, un brin sceptique.

Sampson esquissa un sourire calme.

— Je pense que je peux parler à ceux que les gouvernements ne rassurent plus.

Ulrich hocha la tête.

— C'est exactement ce que je vous demande.

Il se redressa.

— Voici la situation, dit-il, plus fermement. Un objet non humain s'est écrasé sur Terre. Les États vont se disputer le contrôle, l'accès et le récit. Pendant ce temps, d'autres de ces objets volants suivront probablement. Nous ne savons pas quand, ni comment.

Il marqua une pause.

— Notre rôle n'est pas de remplacer les États. Pas encore. Notre rôle est de préparer l'humanité à l'impensable.

Il regarda chacun d'eux.

— Des scientifiques capables d'analyser sans filtre et restreinte politique.

— Des opérateurs capables d'agir sans attendre un feu vert impossible des gouvernements.

— Des voix capables de parler au public sans mentir, mais sans tout dire non plus.

Léandre rompit le silence.

— Et si nous nous trompons ?

Ulrich ne détourna pas le regard.

— Alors nous aurons préparé l'humanité à réfléchir au pire, répondit-il. Et ce ne sera jamais inutile. Mais à ce stade le danger est presque confirmé.

Dwayne hocha la tête.

— Et si nous avons raison ?

Ulrich répondit sans hésiter.

— Alors chaque heure comptera.

Il se rassit lentement.

— À partir de maintenant, Humanity First n'est plus un simple projet. C'est une agence non étatique.

Il inspira profondément.

— Et ce que nous ferons dans les prochains jours décidera de ce que nous deviendrons. Monsieur, je compte sur vous tous.

Personne ne parla pendant quelques secondes.

Puis Castillo referma sa tablette.

— Je vais briefer les équipes, dit-il. Discrètement.

— Faites-le, répondit Ulrich. Et dites-leur ceci : nous ne cherchons pas la confrontation. Pas encore. Nous cherchons à nous préparer.

Lorsque la réunion prit fin, Ulrich resta seul un instant, observant les écrans désormais couverts de données, de cartes, de flux d'informations.

La salle s'était vidée depuis longtemps.

Il ne restait plus que le bourdonnement discret des serveurs et la lumière froide des écrans. Ulrich n'avait pas bougé de son bureau. Il avait retiré sa veste, desserré sa cravate, et repoussé les dernières tasses de café refroidi sur le côté.

C'était maintenant que tout se jouait.

Pas dans les discours.

Pas dans les réunions.

Dans les chiffres. Et dans les noms.

Il ouvrit le premier fichier financier.

Fonds initiaux disponibles : 200 000 000 CHF.

Ulrich fixa la ligne un instant de plus que nécessaire.

Deux cents millions.

Pour un État, c'était une ligne budgétaire mineure.

Pour une multinationale, un investissement prudent.

Pour une organisation clandestine censée préparer l'humanité à un contact extraterrestre… c'était presque dérisoire.

Il nota, en marge :

Insuffisant à long terme. Suffisant pour les premières investissements.

En dessous, les premières projections apparaissaient déjà.

— Revenus mensuels attendus (actifs indirects) : 12 000 000 CHF / mois

— Sources : investissements industriels, structures écrans, participations minoritaires

— Exposition publique : faible

— Traçabilité : non-existante

Ulrich hocha lentement la tête. Ce n'était pas élégant comme rapport certes mais c'était fonctionnel.

Il ferma le fichier et ouvrit le suivant.

DOSSIERS — PERSONNEL ACTIF

Un champ de texte vierge s'afficha. Ulrich posa les doigts sur le clavier.

Il n'écrivait pas pour l'histoire.

Il écrivait pour la survie.

Dossier 001

Nom : Rouault, Léandre

Âge : 43 ans

Métier : Ingénieur

Nationalité : Suisse

Localisation actuelle : Berne

Ulrich marqua une pause avant de continuer.

Profil :

Ingénieur industriel. Chef de projet. Réseau scientifique étendu. Capacité d'innovation élevée. Orientation administrative et recherche. Faible compétence pour les opérations coercitives.

Il ajouta une ligne, plus personnelle.

Éthique forte. Peut devenir un problème si la ligne morale de l'organisation dérive trop.

Puis, plus bas :

Utilité stratégique :

— Recherche et développement

— Interface scientifique internationale

— Accès légitime aux institutions

— Crédibilité académique

Ulrich relut, corrigea une phrase, puis valida.

Léandre Rouault n'était pas un soldat.

Mais il était indispensable.

Il passa au dossier suivant.

Dossier 002

Nom : Mohamedi, Sampson

Âge : 51 ans

Métier : Evangeliste

Nationalité : Kenyane

Localisation actuelle : Berne

Ulrich choisit ses mots avec soin.

Profil :

Leader d'opinion. Évangéliste. Présence médiatique élevée. Capacité exceptionnelle à mobiliser les foules. Cible publique — difficile à neutraliser sans conséquences averse pour tout mouvements ennemis.

Il hésita, puis ajouta :

Fanatiquement loyal. Convictions solides. Peu flexible sur le fond, mais extrêmement efficace sur la forme.

Utilité stratégique :

— Influence publique

— Mobilisation populaire

— Légitimation morale du discours Humanity First

— Capacité à transformer la peur en adhésion

Ulrich se pencha légèrement en arrière.

Sampson Mohamedi n'était pas discret.

Mais il était exactement ce qu'un mouvement naissant devait posséder lors de sa création.

Il ouvrit le troisième dossier.

Dossier 003

Nom : Kidenda, Dwayne

Âge : 55 ans

Métier : Espion

Nationalité : Tanzanienne

Localisation actuelle : Dodoma

Ulrich tapa plus lentement.

Profil :

Agent clandestin. Opérations sous couverture. Excellente conscience situationnelle. Capacité élevée à éviter la détection. Cible difficile.

Puis, sans détour :

Compétent. Dangereux. À surveiller, mais irremplaçable.

Utilité stratégique :

— Infiltration

— Contre-espionnage

— Opérations discrètes

— Manipulation indirecte de l'opinion

Il ajouta enfin une note financière.

Actifs personnels gérés sous couverture :

— Revenus indirecte générés : 3 000 000 CHF / mois

— Propriété nominale : Kidenda

— Contrôle réel : Humanity First

Ulrich valida.

Trois dossiers.

Trois profils radicalement différents.

Et pourtant, une cohérence.

Il ouvrit un dernier fichier.

STRUCTURE — COMMANDMENT

Castillo, Hans

— Adjoint général

— Coordination stratégique

— Doctrine, entraînement, liaison opérationnelle

Il n'ajouta rien de plus.

Hans Castillo n'avait pas besoin d'être décrit plus en détail. Ce dernier sera en arrière et sera son aide de camp.

Ulrich ferma l'ensemble des dossiers et resta immobile quelques secondes.

Ce qu'il venait de faire était simple, presque banal.

Et pourtant, ces documents allaient engager des vies, des carrières, des nations.

Humanity First n'était plus une idée débattue à voix basse.

C'était une organisation, avec des fonds, des noms, des responsabilités.

Il consulta l'heure.

03 h 58.

La premières lueures du 1er février approchait.

Ulrich éteignit un à un les écrans, sauf un. Celui qui affichait le nom de l'organisation, sobrement inscrit en haut du document principal.

HUMANITY FIRST

Il se leva, remit sa veste, et se dirigea vers la fenêtre.

Le monde dormait encore.

Mais lorsque le jour se lèverait, Humanity First existerait déjà.

Et pour l'humanité, il n'y aurait plus aucun moyen de faire comme si rien n'avait changé.

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